Quel souci la vie !

Vous avez des soucis, rien de plus normal ! Pour les résoudre, Pierrick Hamelin vous invite à suivre, comme il l’a fait, les conseils de John Cowper Powys, théoricien, à sa façon, excentrique et drôle, du développement personnel, des décennies avant que cela ne devienne à la mode…

A lire sur la page des Powys.

Publicités

Pessoa et l’inachevé…

Avant mon départ, j’avais parcouru le Livre de l’intranquillité de  Fernando Pessoa.  J’aimais l’idée qu’il s’agisse de fragments d’une œuvre en gestation, et non d’un texte abouti, publié et célébré de son vivant. J’aimais retrouver cette part d’arbitraire appartenant aux œuvres fragmentaires et inachevées, proche en cela de la vie de tout un chacun. Parcourant le livre de Pessoa, j’étais tombé sous le charme de cette suite de pensées et de sensations, cette alternance de contemplation et d’angoisse, cette oscillation entre le possible et l’impossible, le rêve et la réalité, la conscience et l’inconscience,  l’ici et le lointain… Et surtout, j’avais été interpellé par l’extrême sensibilité de Pessoa, par la capacité de cet homme à la vie simple et somme toute  banale, à extraire de son taedium vitae une véritable vision poétique et philosophique du monde. [1]

J’ai pensé qu’il serait intéressant de mettre en regard cet extrait du livre de Goulven Le Brech, Echappées océanes, avec ce que Pessoa écrit dans Le Livre de l’intranquillité, ce chef-d’œuvre de la littérature du XXe siècle, dont l’une des forces – dans l’incessante confrontation que l’auteur conduit avec lui-même, avec sa propre altérité – réside dans cet inachevé qui est le propre de l’écriture, laquelle porte toujours  en elle un impossible, n’arrive pas à tout dire, ne dit jamais totalement ce que  l’écrivain croyait pouvoir dire ni ne recouvre entièrement ce que ses mots désignent… C’est cet inachevé qui anime et reconduit le désir de l’écrivain d’un texte à un autre, quand bien même il se prend, parfois, à espérer la réalisation d’une œuvre pleinement achevée. Mais l’art, qui ressemble à la vie, est « chose imparfaite »…

Considérant parfois la production abondante, ou du moins les écrits, achevés et d’une certaine ampleur, de tant de gens que je connais ou dont  j’ai entendu parler, j’éprouve une envie incertaine, une admiration dédaigneuse, un mélange incohérent de sentiments mêlés. Réaliser une chose quelconque et l’achever, la mener à bien (qu’elle soit bonne ou mauvaise par ailleurs – et si elle n’est jamais tout à fait bonne, la plupart du temps elle n’est pas non plus entièrement mauvaise), oui, réaliser quelque chose d’achevé m’inspire,  peut-être, bien plus de l’envie que tout autre sentiment. C’est comme un enfant : cette chose est imparfaite, comme l’est tout être humain, mais elle est nôtre, comme le sont nos enfants. Et moi, dont l’esprit critique, tourné contre moi-même, ne me laisse voir que mes manques et mes défauts, moi qui n’ose écrire que des morceaux, des passages, des extraits de l’inexistant, moi-même, dans le peu que j’écris, je suis imparfait à mon tour. Mieux vaudrait, par conséquent, ou bien l’œuvre achevée, même mauvaise, car ce serait en tout cas une œuvre ; ou bien l’absence de toute parole, le silence total de l’âme qui se reconnaît incapable d’agir. [2]

Pierrick Hamelin

[1] Goulven Le Brech, Échappées océanes, Éditions du Petit Pavé, p. 57.

[2] Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité, Christian Bourgeois éditeur, troisième édition, p.120.