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Penseurs et poètes en Bretagne

elleouet-chouette

Peinture : Yves Elléouët (1932-1975)

Vers l’Ouest (extrait)

Le train roule sur les rails, à toute vitesse, dans la nuit. Vers l’Ouest se hâte la bête de fer, haletante, qui s’ébroue en sifflant, et secoue son collier de fumée : vers l’Ouest, là où la terre finit et où l’Océan s’espace, image du ciel sans bornes.

L’ Ouest !.. Les mots ont leur magie, et comme les parfums ils évoquent les visions lointaines. L’Ouest a pour moi la féerie de la lumière qui descend, du soleil qui tombe, la gloire passionnée du couchant, le crépuscule sur la lande qui rêve et la splendeur de la mer, cette beauté déserte…Sur l’âme changeante de l’Ouest, c’est le prestige de ce qu’elle préfère, le songe de sa demeure ardente et triste, au bord de la mer, devant l’horizon où s’attarde la flamme du jour sanglant, couchée sur l’heure occidentale…

Puis, ce fut la nuit noire, la nuit humide, qui trempe les labours.

André Suarès, Le Livre de l’ÉmeraudeEn Bretagne

Paris, Emile-Paul Frères, éditeurs, 1924.

L’été breton par Loti

« Ce je ne sais quoi des étés bretons qui est mélancolique, on ne sait comment le dire, c’est un composé où entrent mille choses: le charme de ces longs jours tièdes, plus rares qu’ailleurs et plus vite partis; les hautes herbes fraîches, avec l’extrême profusion des fleurs roses; et puis un sentiment d’autrefois, qui dort, répandu partout. Vieux pays de Toulven, grands bois où il y a déjà des sapins noirs, arbres du Nord, mêlés aux chênes et aux hêtres; campagnes bretonnes, qu’on dirait toujours recueillies dans le passé…. Grandes pierres que couvrent les lichens gris, fins comme la barbe des vieillards; plaines où le granit affleure le sol antique, plaines de bruyères roses…. Ce sont des impressions de tranquillité, d’apaisement, que m’apporte ce pays; c’est aussi une aspiration vers un repos plus complet sous la mousse, au pied des chapelles qui sont dans les bois. »

Pierre Loti, Mon frère Yves

« Au vieux Roscoff », berceuse en Nord-Ouest mineur

par Tristan Corbière

Trou de flibustiers, vieux nid
À corsaires ! — dans la tourmente,
Dors ton bon somme de granit
Sur tes caves que le flot hante…

Ronfle à la mer, ronfle à la brise ;
Ta corne dans la brume grise,
Ton pied marin dans les brisans…
— Dors : tu peux fermer ton œil borgne
Ouvert sur le large, et qui lorgne
Les Anglais, depuis trois cents ans.

— Dors, vieille coque bien ancrée ;
Les margats et les cormorans
Tes grands poètes d’ouragans
Viendront chanter à la marée…

— Dors, vieille fille-à-matelots ;
Plus ne te soûleront ces flots
Qui te faisaient une ceinture
Dorée, aux nuits rouges de vin,
De sang, de feu ! — Dors… Sur ton sein
L’or ne fondra plus en friture.

— Où sont les noms de tes amants…
— La mer et la gloire étaient folles ! —
Noms de lascars ! noms de géants !
Crachés des gueules d’espingoles…

Où battaient-ils, ces pavillons,
Écharpant ton ciel en haillons !…
— Dors au ciel de plomb sur tes dunes…
Dors : plus ne viendront ricocher
Les boulets morts, sur ton clocher
Criblé — comme un prunier — de prunes…

— Dors : sous les noires cheminées,
Écoute rêver tes enfants,
Mousses de quatre-vingt-dix ans,
Épaves des belles années…

…………………………………….

Il dort ton bon canon de fer,
À plat-ventre aussi dans sa souille,
Grêlé par les lunes d’hyver…
Il dort son lourd sommeil de rouille.

— Va : ronfle au vent, vieux ronfleur,
Tiens toujours ta gueule enragée
Braquée à l’Anglais !… et chargée
De maigre jonc-marin en fleur

Roscoff. — Décembre.
Tristan Corbière, Les amours jaunes (1873).

Saint-Pol-Roux le Magnifique

par André Daviaud

Dans le volume « XX°siècle » du manuel de français qu’on appelle Le Lagarde et Michard (recueil de textes qui a accompagné l’adolescence de générations de Français et qui est remarquable par sa capacité à censurer tout ce qui fait allusion, même de loin, au sexe-je me souviens d’un texte extrait de L’Assommoir de Zola où était supprimée la phrase : »La femme du troisième va faire trois jours au coin de la rue… », ce qui signifie qu’elle va se prostituer pour payer son loyer.), il y avait deux pages consacrées à Saint-Pol-Roux, dit le « Magnifique ».

Cet orgueil de poète m’avait intrigué, au détour du gros volume. Quelle prétention ! Et un poète, en plus ! « Magnifique » en quoi ?

Les quelques textes qui s’offraient étaient remplis de mots compliqués, de lyrisme et d’esbroufes littéraires. Mais il y avait cependant quelque chose de neuf dans ces vers libres et cette prose poétique que l’on a classés dans la poésie symboliste : ce n’est pourtant pas du Baudelaire, encore moins du Mallarmé, dont Paul-Pierre Roux, le vrai nom du poète, a été l’admirateur, pas du Rimbaud non plus, quoique l’on puisse y trouver quelque chose des Illuminations, quelque chose des fulgurances du jeune génie de Charleville, mais c’était original, différent en tout cas de bien des poèmes versifiés qui s’alignaient sagement entre les pages du manuel, comme ceux de Patrice de la Tour du Pin, Francis Jammes ou même Aragon…

« Enfant ému du frisson poétique », comme le dit Hugo de ses jeunes années, j’étais touché par cette audace, par ce culot d’un homme qui, d’abord, ose changer son nom banal en nom de saint, pour ensuite ajouter, en plus, à ce pseudonyme, un surnom orgueilleux.

J’avais trouvé aussi une courte biographie qui mentionnait le rejet des critiques parisiens, l’exil dans les Ardennes, puis en Bretagne où il était mort. Des noms mystérieux y apparaissaient : Roscanvel, Camaret, Boutoul. Ses fils s’appelaient Coecilian, Lorédan et sa fille Divine. Comment peut-on nommer ses enfants ainsi ? C’était décidément un homme singulier que ce Saint-Pol-Roux, un spécimen de poète comme on n’en fait plus (ou alors dans quelques cercles de poètes disparus, cachés dans des chambres secrètes, mangés de barbe et vêtus de houppelandes, qui déclament leurs textes avec la foi des premiers chrétiens) ! Sa photo, un vieil homme à barbe blanche qui pose devant un manoir, me confortait dans cette idée. De plus, il avait déclaré : « Face à la mer, l’homme est plus près de Dieu. »

Plus tard, j’ai appris que son oeuvre avait été rééditée par Rougerie, dont les choix en matière de poésie ne sont pas discutables.

Et quand je croisais un fou de poésie, un original, un « homo poeticus », comme au salon de la petite édition à Quimper, il y a quinze ou vingt ans, je me disais : « Voilà un Saint-Pol-Roux, un magnifique exemplaire de la lignée du Magnifique! »

Et puis, j’appris les circonstances de sa mort : dans la nuit du 23 au 24 juin 1940, un soldat allemand ivre pénètre dans le manoir de Saint-Pol Roux, viole la gouvernante, blesse Divine d’un coup de revolver. Par chance, le poète échappe à la mort et le soldat est chassé par le chien de la maison. Saint-Pol Roux accompagne sa fille à l’hôpital de Brest et reste à son chevet. Lorsqu’il revient à son manoir, des soldats allemands sont passés : tout est pillé, dévasté, ses manuscrits sont déchirés ou brûlés. C’est un choc. le poète ne s’en remet pas et meurt le 18 octobre suivant à l’hôpital de Brest.

Je n’ai plus souri du vieil homme, de sa houppelande et de son orgueil. Paul-Pierre Roux était un martyr de la violence des hommes, de la brutalité et de l’ignorance revêtues d’un uniforme. Il avait gagné le paradis des poètes, victime de son originalité et de sa marginalité : l’uniforme ne supporte pas le singulier, la différence. Il la lacère et la détruit. On ne pouvait plus rire de Saint-Pol Roux, de ses poèmes étranges et de ses lubies celtiques : cela lui avait coûté la vie

Il  y a deux ans, de passage à Camaret, j’ai voulu voir les ruines du manoir que Saint-Pol-Roux avait appelé du nom de son fils mort à la guerre de 1914-1918 : Coecilian.

Il n’en reste presque rien, quelques  tours face à la mer. Mais ce rien est si émouvant, si évocateur de l’oubli où est tombé le poète, dont quelques ruines de l’oeuvre subsistent  dans des anthologies de poésie, dont le surnom fait rire les jeunes sots, dont les phrases se perdent dans la cacophonie des littératures bavardes d’aujourd’hui, que ce qui subsiste est comme le symbole de ce que fut Saint-Pol-Roux le Magnifique: une orgueilleuse et destructrice  tentative de vivre au-dessus des hommes et  face aux éléments.

Xavier Grall

par André Daviaud

J’ai vécu dans le rythme de toi.

J’ai vécu dans ta poésie battante, dans tes refrains guerriers comme des hymnes.

J’ai vécu dans le rythme de toi.

Tes mots souvent comme des éperons aux flancs des tours, comme des cliquetis d’abeilles, tes mots soldats dressés dans le combat de la parole.

Tu fais du vent une trompette, un buccin pour happer la foudre. Tes bocages sont métalliques et je te reçois comme un cri.

J’ai vécu au fil des poèmes comme un coureur enivré de sa course, gavé du bégaiement salé des tocsins. J’ai couru vers le brûlot de tes appels.

Et la cloche sans fin de ton souffle m’a inondé de sa fureur.

J’ai vécu dans le rythme de toi.

J’ai aimé tes strophes du soir, la porte de tes rêves qui bat mélancoliquement comme le toucher des amants.

Le parfum des mots murmurés quand se tait la cacophonie, le chant double des corps serrés. Dans tes lignes le cœur dansant au même temps des tintements, la buée sauvage des yeux qui peint la courbe des étreintes.

Tu jouais la fable orpheline de l’éternelle soif d’aimer.

Femmes des bourgs et des bourgades, femmes nées des cils du hameau, à la lisière des coteaux, femmes terres et filles terrines, femmes mousse à la suée du jour, femmes cascades et fées gamines…

J’ai aimé tes strophes du soir.

J’ai vécu dans le rythme de toi.

Tu pleurais les larmes d’Armor, le jardin d’Ys ensevelie, les manoirs et les meules de Brenn Héol ; le pays mythique des bardes s’en est allé en déshérence.

Où sont les chouans des nouvelles cités ? Les paysans sont sans visage, les bêtes sans pacage et de terribles mains de fer ont réduit au désert les haies de Botzulan. La boue étend sa flaque en des plaines mécanisées et tu erres au hasard des chapelles.

Notre Dame de Korréguer, pardonnez-nous, dis-tu, l’oubli des chants anciens, la solitude des légendes. Harpeurs, sonneurs, langue cadenassée, recroquevillée sur ses fêtes, parcheminée, laminée par les manies, submergée par la mode et les mots uniformes.

Harpeurs, sonneurs, chants à répondre, dissolvez, dis-tu, la gangue des têtes, cassez le casque des hâbleurs, des hoqueteurs de phrases à vendre.

Harpeurs, sonneurs, manieurs de rêves, enchantez, dis-tu, cette poisse, cette boue, au feu de l’imagination, reine des Celtes…

J’ai vécu dans le rythme de toi.
Et j’ai pleuré sur un solo de toi.
Ta voix dans le creux de ton corps, ta prière au nom des vivants, le face à face, le face à Dieu.

Ce parler qui frémit, cette haleine qui s’offre m’ont terrassé dans le tréfonds.

Comment poursuivre après ce chant, comment rendre après la supplique tout l’halètement rauque des pleurs versée ?

O Xavier Grall,

Dans l’agonie des membres et le naufrage de la force, quel désir et quel dénuement !

Nul ne dira plus les genêts, la pierre et les oiseaux comme tu l’as fait en cet instant de grâce.

Nul ne parlera plus de Bretagne comme tu l’as fait en cet instant de quête et d’élan absolus.

O Xavier Grall,

Puisses-tu revoir ta Celtie par la magie des yeux de l’âme.

Puisses-tu respirer dans le cénacle des poètes, à la droite du Dieu que tu supplies en ce solo,

Dans ce solo de toi,

Au centre de nos liturgies.

Cœcilian, impression soleil couchant

par Stéphane Beau

Les premières fois prennent de temps en temps des tournures surprenantes. En amour, cela est connu, mais pas seulement. La manière dont Saint-Pol-Roux s’est inscrit dans ma vie reste sans doute un des moins banals de mes coups de cœurs littéraires.

Ce devait être en 1987, ou 1988. Nous avions entrepris de faire, en amoureux, le tour du Finistère à bicyclettes. Nous étions étudiants, donc fauchés, et la nuitée de camping coûtait alors des clopinettes (nous nous en tirions parfois pour trois ou quatre francs par nuit !).

Après diverses étapes, nous étions arrivés, par un bel après midi de juin, à Camaret.

Camaret… Il y a des lieux comme ça, dont on réalise dans la fraction de seconde où on les découvre, qu’ils sont faits pour nous et qu’ils nous attendaient, sagement, depuis des lustres.

Camaret… Sa tour Vauban dont l’ocre se découpe sur l’azur des cieux et l’aigue-marine des flots ; sa chapelle, Notre-dame de Rocamadour, trapue et paisible, comme un chat au poil roux roulé au bout de la jetée.

Il est des paysages qui nous résument mieux que des mots, qui coïncident parfaitement avec ce que nous sommes. Mon coup de foudre pour ce petit port fut tel que, quelques années plus tard, postulant pour je ne sais plus quel emploi, confronté à un Directeur des Ressources Humaines qui commençait à me courir sur le haricot, et qui me demandait : « quelle est votre ambition dans la vie ? », je répondais du tac au tac, avec ce mauvais sourire dont j’ai parfois le secret : « finir mes jours à Camaret ! » Le bonhomme cravaté avait pincé du bec et était passé illico au postulant suivant !

Le soir de notre arrivée à Camaret, après avoir planté notre tente, nous étions allés faire un tour sur les falaises, au-dessus de la ville. Le soleil se couchait et toute la nature virait à l’orange. Au devant de nous, bientôt, se dressèrent quatre tours isolées, plantées au beau milieu de la lande. Intrigués, nous nous étions approchés de ces ruines qui, dans la nuit tombante, à la lueur des derniers éclats du soleil et des scintillants reflets des vagues, prenaient des allures de château féerique. Rien ne protégeait ces vestiges branlants qui, malgré leur abandon évident, inspiraient le respect et renvoyaient une impression de noblesse étonnante.

Une petite plaque, il me semble, indiquait qu’il s’agissait du manoir de Cœcilian et que c’était là que le poète Saint-Pol-Roux avait fini ses jours. Je dis bien « il me semble », car, pour dire toute la vérité, je ne me souviens pas d’avoir lu cette plaque qui n’existait d’ailleurs peut-être pas en 1987 ou 1988. Ainsi, ce ne fut probablement que le lendemain que nous avions appris, à l’Office du Tourisme ou ailleurs, et le nom du manoir et celui de son propriétaire.

À l’époque, je ne m’intéressais que modérément à la littérature, préférant m’acharner à tirer quelques soli grasseyants de ma guitare électrique, ou à écouter en boucle mes 33 tours de Jimi Hendrix. Saint-Pol-Roux… Ce nom me disait vaguement quelque chose. Je l’avais déjà croisé dans une anthologie, c’était évident, mais j’aurais été parfaitement incapable de dire ni ce qu’il avait écrit, ni s’il s’agissait d’un contemporain de Ronsard, de Lamartine ou de Gide !

À la maison de la presse locale, dans un petit carton posé à même le sol, entre les cartes IGN et les figurines Panini, j’avais bientôt découvert tout un ensemble de volumes de ce mystérieux Saint-Pol-Roux, tous publiés chez ce discret et merveilleux éditeur – que je ne connaissais bien évidemment pas à l’époque – Rougerie. Tout fauché que j’étais, j’avais alors acheté un exemplaire de la Repoétique que j’avais dévoré, le soir même, m’éclairant avec une lampe de poche que je devais poser toutes les cinq minutes pour couper les pages non massicotées (Ah ! couper un livre, quel bonheur ! ce devrait être obligatoire !).

Le lendemain matin, une fois la tente repliée, nous avions repris la route, remontant vers Brest. Le reste du voyage fut agréable, mais cette halte à Camaret est restée gravée à jamais en moi. Je n’ai jamais retrouvé depuis, ni en France ni ailleurs, de lieux où je me sois senti aussi chez moi que là. Et, à ce jour, je n’ai ressenti de telles vibrations – que j’irais presque jusqu’à qualifier d’existentielles –, qu’au beau milieu des magiques tourelles de Cœcilian !

Depuis, les livres ont pris possession de ma vie, et Saint-Pol-Roux n’y est pas pour rien. C’est pour cela que je lui offre une des places d’honneur dans mon panthéon personnel. Pourtant, je vais être honnête avec vous : ce n’est pas, et de loin, mon écrivain préféré : je ne le relis que très rarement et je ne suis absolument pas un spécialiste de son œuvre. Mais peu importe : je l’ai aimé avant même de le lire ; j’ai ressenti, avant même de le connaître qu’entre lui et moi un lien était tissé, bien plus puissant que les mots. Il existe dorénavant, entre nous deux, une intimité que rien ne pourra faire vaciller, intimité où les vers et les proses du poète se mêlent de manière inextricable avec mes souvenirs, mes visions des tourelles au soleil couchant, la fougue de mon amour de jeunesse, et mes premiers frissons esthétiques et littéraires.

Aujourd’hui encore, si un Directeur des Ressources Humaines s’amusait à me poser comme question : « quelle est votre ambition dans la vie ? » ma réponse serait inchangée : « finir ma vie à Camaret, au pied des tours de Cœcilian, là où vécût Saint-Pol-Roux… »

Ce texte de Stéphane Beau a été publié dans La Semaine des quatre jeudis, recueil d’aphorismes et de textes courts paru en 2011 aux éditions Gros Textes.
Sur les grèves

par Goulven Le Brech

Beg an Fourm

L’immensité de la mer, telle qu’elle se présente des fenêtres du manoir de Beg-an-Fourm, près de Saint-Michel-en-Grève ; telle fut la première vision de la Bretagne de Jean Grenier. Enfant, c’est dans ce vieux manoir de la pointe de Trédrez, dans la baie de Lannion, qu’il passe ses vacances avec sa famille. Comme Chateaubriand à Combourg ou Lamennais à La Chênaie, Grenier découvre les paysages bretons, à mi-chemin entre le rêve et la réalité.

Dans Jacques, un écrit de jeunesse qu’il présente comme la traduction d’un ouvrage d’origine anglaise, The lost children, sont évoquées les rêveries d’un enfant qui aurait passé une partie de son enfance auprès de ce manoir.

Le manoir de Beg-an-Fourm que les paysans disaient hanté se dressait à l’extrémité de la lande, à une lieue du plus proche village. Je m’émerveillais de l’horizon de mer qu’on en découvrait. L’immensité de la lande était coupée de l’immensité des eaux par Beg-an-Fourm, bâti sur une falaise à pic. Dans le parc battu des vents rien ne poussait, les sapins eux-mêmes parvenus à la hauteur des petits murs de clôture s’arrêtaient de grandir, des blocs monstrueux de granit qui affleuraient avançaient leur gueule massive au-dessus de la mer où l’on descendait par un sentier taillé dans le roc[1].

 

Je me suis rendu au lieu-dit de Beg-an-Fourm, avec mes parents, lors d’une belle journée d’été. En fin d’après-midi, après avoir cheminé sur la fameuse Côte de granit rose, alors saturée de touristes, nous avons recherché Beg-an-Fourm. J’avais en tête une carte postale représentant le manoir au début du siècle dernier, isolé sur un promontoire vide de végétation. Aussi, quelle fut ma surprise quand j’ai découvert les lieux, envahis par un bosquet de sapins. Le vieux manoir a été totalement reconstruit et ne ressemble plus du tout à ce qu’il était. Demeure la vue. Cette mer immense et vide, et cette lande, désertique et sauvage. Une vue qui n’a pas changé depuis l’enfance de Jean Grenier et qui permet de prendre la mesure, sans limites, de l’influence d’un paysage sur une pensée.

…Bien plus que la campagne c’est la mer qui nous attirait. Elle était pour nous un fruit amer gonflé de sucs et d’odeurs. De tous côtés nous l’apercevions, indivisible et multiforme, offrant sa masse compacte au baiser d’un ciel tourmenté. Cette image de la plénitude nous poursuivait jusque dans nos rêves ; nous refusions d’imaginer rien qui ne fût total[2].

Le subtil mélange d’impressions vécues et de faits imaginaires décrits avec lyrisme dans Jacques préfigure Les Grèves, un recueil de souvenirs d’enfance et de jeunesse écrit par Jean Grenier à l’âge adulte, ayant pour toile de fond la Bretagne. Albert Camus dira de ce livre, indispensable pour comprendre l’importance des paysages et de l’atmosphère de la côte nord de la Bretagne sur la pensée de Jean Grenier, que « c’est un livre comme il y en a peu, qui offre un monde, une sorte de terre, forêts ou landes, avec des chemins bien tracés, et d’autres plus secrets[3] ».

*

Tout commence en 1909, lorsque la mère de Grenier décide de quitter Paris pour s’installer à Saint-Brieuc. L’adolescent fréquente alors assidûment la baie briochine, où il aime flâner pendant des heures, sur les sentiers douaniers et les grèves désertiques. Lors de ses promenades côtières, l’incessant mouvement des marées découvrant et recouvrant indéfiniment de vastes étendues de sable fait naître chez lui un sentiment tantôt angoissant, tantôt enivrant, de manque de réalité du monde.

Le caractère illusoire des choses fut encore confirmé en moi par le voisinage et la fréquentation assidue de la mer. Une mer qui avait un flux et un reflux, toujours mobile comme elle l’est en Bretagne où elle découvre dans certaines baies une étendue que l’œil a peine à embrasser. Quel vide ! Des rochers, de la boue, de l’eau… Puisque tout est remis en question chaque jour, rien n’existe[4].

Sur ces immenses grèves, Jean Grenier éprouve un malaise existentiel, qu’il qualifiera plus tard de « mal celte ». Mal salutaire, dont il fera l’éloge à l’âge adulte, car favorisant « un anarchisme latent chez les gens incultes, conscient chez ceux qui pensent[5] ». Par anarchisme, il ne faut pas entendre une âme de révolutionnaire, mais une forte indépendance intellectuelle, un refus d’adhérer à toute forme d’orthodoxie, qu’elle soit d’ordre philosophique, politique ou religieux. Mêlé à un insatiable gout du rêve, cet anarchisme intellectuel fait des écrivains influencés par les paysages et l’ambiance de la Bretagne des poètes autant que des penseurs. Ainsi, dans sa thèse de doctorat sur Jules Lequier, Grenier insiste sur l’influence de la Bretagne dans la formation du caractère du moine Pélage et par la suite de Chateaubriand, Lamennais et Renan.

À Saint-Brieuc, alors qu’il finit ses études secondaires, Grenier fait la connaissance du jeune Louis Guilloux. C’est le début d’une grande amitié. Tous deux relateront leur rencontre à la bibliothèque municipale de Saint-Brieuc, Grenier dans un chapitre de ses souvenirs consacrés au portrait du jeune Guilloux (« Michel » dans Les Grèves) et Guilloux à la fin de L’herbe d’oubli. La région de Saint-Brieuc, malgré les nombreuses séparations, restera pour les deux écrivains le lieu où tout a commencé. À Saint-Brieuc, les deux hommes se lieront d’amitié avec trois hommes de lettres bretons ou ayant choisi la Bretagne comme terre d’élection, qui exerceront sur leur sensibilité de jeunes écrivains une influence déterminante : Max Jacob, Georges Palante et Edmond Lambert.

C’est à Paris, en 1922, que Grenier rencontre pour la première fois Max Jacob. À l’instar de nombreux autres jeunes écrivains avec qui il correspond, Jacob est alors pour Grenier un maître à penser et un fin conseiller en matière d’écriture. Toutefois, entre les deux Bretons expatriés se tissent rapidement des liens privilégiés d’amitié, dépassant la simple relation du mentor à l’élève. Des écrits de Max Jacob, Grenier admire plus particulièrement La Côte, un recueil de chants bretons que Jacob lui-même estimait énormément, étant très attaché aux paysages et aux mœurs de la région de Quimper, sa ville natale. Dans une longue lettre datée du 21 septembre 1924, le poète explique à Grenier les raisons de son amour pour la Bretagne, terre de contrastes, tant pour ses paysages que pour ses habitants, dont il compare la psychologie à celle des hommes de la Russie de Gogol ou de Dostoïevski.

Tu me demandes pourquoi je compare la Russie avec la Bretagne : c’est une constatation de caractère : des couleurs violentes mais voilées par un brouillard de danses et de propos, des saouleries, l’ironie dans la douleur, de la grognonnerie et des éclats printaniers soudains, l’évangile et plus encore des visions mystiques au milieu du sens pratique commercial dans les éveils de l’éclipse[6].

L’influence du philosophe Georges Palante sur Jean Grenier mériterait d’être mieux connue. Grand découvreur de Nietzsche en France, auteur d’un précoce Précis de sociologie (1901), Palante a été un hardi défenseur d’une sensibilité individualiste allant à contre-courant des théories sociologiques de son époque. Jean Grenier a été marqué par le fait que Georges Palante vive sa pensée, éprouve son individualisme. Néanmoins, Grenier, qui connaissait bien Palante, savait que « son individualisme n’avait pas pour but de le soustraire aux obligations communes, mais d’exiger de lui-même plus que les autres[7] ». Le 5 août 1925, à l’âge de 63 ans, le philosophe est retrouvé mort dans sa petite maison d’Hillion où il s’est suicidé avec une arme à feu. D’après Grenier, il aurait souffert d’un isolement radical, fruit de cette exigence démesurée envers soi-même. Mais son cadre de vie n’y était pour rien, bien au contraire… Évoquant Palante dans le chapitre des Grèves qui lui est dédié, Grenier explique que celui-ci, dans sa maison située au pied de la magnifique grève d’Hillion « avait choisi de vivre dans un pays où la tristesse n’est mortelle que dans la poésie qu’elle inspire, et dont Chateaubriand, Renan et Lamennais ont éprouvé l’amertume mais aussi le charme qui en est inséparable et qui en guérit[8] ».

À l’occasion d’une remise de prix, à Saint-Brieuc, Georges Palante a lui-même écrit un texte dans lequel il évoque, dans une très belle prose poétique, son attachement à la région élue de son cœur.

Il n’y a pas longtemps, par une belle et douce matinée, l’une des premières que nous ait apportées notre tardif printemps, je contemplais, du haut d’une des pentes boisées qui dominent la grève des Rosaires, le magnifique panorama qu’embrasse le regard en se portant vers la mer. Dans sa ceinture de granit, de coteaux et de prairies verdoyantes, depuis la lointaine et sombre côte de Paimpol jusqu’aux grèves lumineuses d’Erquy et du Val-André, la baie de Saint-Brieuc s’animait aux rayons du soleil de ce radieux sourire des choses où respire la sérénité de ce qui est éternel. Le long de l’immense grève, le flot montant dessinait ses orbes blanchâtres qui, vus de là-haut, ressemblaient à une fine et mouvante dentelle. Au loin, à l’extrême limite de l’horizon, le bleu de la mer et le bleu du ciel s’unissaient en je ne sais quel hymen mystérieux et triomphal. Dans cette atmosphère limpide, dans ce rayonnement de beauté qui s’échappait des choses, la mer cristalline, la largeur des espaces, l’épanouissement de la nature printanière, évoquaient en moi de toutes parts des sensations de magnificence et d’éternité. Près de moi, les plantes vertes, les fleurs sauvages me parlaient comme des amies et me murmuraient à l’oreille des paroles plus fraternelles que la rude et tumultueuse voix des cités. Je me disais que cette heure était douce et je m’abandonnais sans arrière-pensée à cette paix profonde des choses, dans cette gloire de la mer et du ciel qui semblait me ravir à moi-même[ç].

En 1913, dans une lettre adressée au philosophe Louis Prat, Georges Palante invite son ami des Pyrénées Orientales à venir le voir en Bretagne…

…admirable pays si bien fait pour séduire les philosophes, autant que les artistes et dont les landes et les grèves offrent un cadre si approprié aux rêveries et aux causeries philosophiques[10].

Grenier aimait aussi les discussions animées et les conseils d’Edmond Lambert, contrôleur des contributions à Saint-Brieuc, homme de lettres et philosophe avisé. Lambert habitait une maison dominant l’embouchure du Légué, dans la baie de Saint-Brieuc, vers la pointe du Roselier. Quelques temps avant sa mort, il demanda à être enterré avec ses archives personnelles, ne laissant aucune trace écrite de ses pensées, car n’ayant rien publié de son vivant. En hommage posthume, Grenier lui dédia Interiora rerum, son premier texte publié dans la collection « Les cahiers verts » des éditions Grasset, avec des textes des jeunes André Malraux et André Chamson.

*

Présente dès l’enfance et tout au long de son adolescence, la vue de la mer telle qu’elle se présente sur la côte nord de la Bretagne forge chez Jean Grenier l’âme de l’écrivain et du philosophe qu’il deviendra adulte, soutenu par les encouragements de Jacob, Palante et Lambert. Mais la fréquentation des grèves bretonnes, vastes et désolées, est aussi synonyme d’incertitudes et de balancements continuels dont Grenier souffre. Si cette vision éveille chez le jeune homme l’envie de créer, l’acte véritable de création ne pourra se fairequ’en s’exilant, adulte, vers des régions de la Méditerranée, synonymes de plénitude. La Provence et les pays de la Méditerranée seront les véritables lieux d’épanouissement de son œuvre, dans laquelle la Manche demeure, telle l’ombre mouvante d’une franche lumière.

Ce texte est le chapitre de La mer pour horizon, livre à paraître aux éditions Les Perséide.

[1] Jean Grenier, Jacques, Calligrammes, 1979, p. 35.

[2] Ibid., p. 36.

[3] Albert Camus, lettre à Jean Grenier du 2 septembre 1956, Correspondance Albert Camus-Jean Grenier, Gallimard, p. 209.

 [4] Jean Grenier, « L’attrait du vide », Les Iles, Gallimard,1959, p. 26.

[5] Jean Grenier, La philosophie de Jules Lequier, Calligrammes, 1983, p. 13.

[6] Max Jacob, Lettres à un ami, correspondance 1922-1937 avec Jean Grenier, éditions Le temps qu’il fait, 1982, p. 38.

[7] Jean Grenier, préface des Souvenir sur Georges Palante de Louis GuillouxCalligrammes, 1980, p. 13.

[8] Jean Grenier, Les grèves, Gallimard, 1957, p. 364.

[9] Georges Palante, « Discours de remise des Prix, Saint-Brieuc – Sur le Dilettantisme », Chroniques complètes II, Revue Philosophique 1895-1913 et autres parutions. Préface, notes et postface de Stéphane Beau, Coda, 2009, p. 134-135.

[10] Lettre de Georges Palante à Louis Prat, du 3 avril 1913, Fonds Louis Prat, Bibliothèque de l’Université Paul-Valéry de Montpellier 3.

« Féli » Lamennais

par Ernest Renan

Lamennais n’eut pas de maître connu : on ne peut citer un nom dont il relève, ni une institution qui puisse revendiquer une part de sa renommée. Il puisa tout dans sa forte nature et dans les croyances générales qu’il trouva répandues autour de lui. Cette éducation libre et spontanée, très favorable au développement du génie individuel, laissa dans sa culture générale des lacunes qu’il ne sut pas réparer : il ne fut jamais au courant de son temps ; ce qui germait à côté de lui fut sur lui presque sans influence. La discipline complète de l’esprit, fruit d’une gymnastique prolongée de toutes les facultés, suppose des contacts nombreux avec des ordres très divers d’activité intellectuelle ; elle n’est guère possible que dans les grands centres de mouvement littéraire et scientifique, comme sont les capitales, ou en Allemagne les villes d’universités. Lamennais ne dut rien à ces influences générales : son caractère de race, très profondément accentué, et son éducation ecclésiastique, la Bretagne et le séminaire, voilà ses origines, et, si j’ose le dire, toute son explication.

J’ai dit d’abord la Bretagne. Il en eut la sincérité, l’impétueuse droiture. La foi ardente des peuples bretons a cela de particulier, qu’elle ne repose sur aucun des motifs de crainte ou d’abaissement que renferme plus ou moins la superstition des peuples méridionaux : elle est le fait de natures loyales qui ont besoin de se dévouer à une cause. Or les causes auxquelles les âmes honnêtes se dévouent le plus volontiers sont toujours des causes désespérées. La secrète douceur de la foi est bien plus grande, appliquée au passé qu’à l’avenir. Il y a plus de mérite à aimer ce qui fut qu’à aimer ce qui sera. Le passé d’ailleurs est si poétique ! l’avenir l’est si peu ! Voilà pourquoi le Breton est essentiellement arriéré dans ses sympathies. Tous les Bretons qui sont arrivés de nos jours à faire entendre leur voix ont pour trait commun une singulière mauvaise humeur contre leur temps. Cela tient à ce vigoureux instinct de race qui leur inspire du dégoût pour tout ce qui déroge à la noblesse antique, dont notre âge parait avoir peu de souci ; mais cela tient surtout à ce fond chevaleresque et généreux qui les attache aux vaincus et leur fait de la fidélité une suprême loi. Ils aiment les choses vieilles et usées, parce qu’elles sont faibles, parce qu’on les abandonne, parce que la foule se porte vers d’autres dieux. Et c’est là le secret de leur force : au milieu de cette humanité légère qui rit, s’amuse et s’enrichit, ils conservent ce qui fait la force de l’homme et ce qui donne toujours à la longue la victoire, je veux dire la foi, le sérieux, l’antipathie pour ce qui est vulgaire, le mépris de la légèreté.

 
Ernest Renan, « M. de Lamennais et ses Œuvres posthumes », Revue des Deux Mondes, Deuxième période, tome 10, 1857 (pp. 765-795).

Kenneth White

par Goulven Le Brech

S’il est un auteur qui a côtoyé des contrées sauvages et des paysages mentaux suscitant un sentiment océanique, c’est bien Kenneth White. Le penseur écossais vient de publier un recueil de poèmes, Les archives du littoral et un ensemble de récits, La carte de Guido.

Dans la préface de son recueil de poèmes, White précise que s’il est question d’archives, comme l’indique son titre, cet ouvrage, loin de l’idée d’ordre inhérent à toute logique archivistique « nous introduit dans un espace mouvant, dans une logique discontinue, fluctuante, brisante, surgissante, éclatante ». Cet espace c’est avant tout celui du littoral du nord de la Bretagne, où le poète s’est installé depuis plusieurs décennies en compagnie de sa femme, traductrice de ses livres. C’est l’immense baie de Lannion, microcosme de la côte bretonne dans ce qu’elle offre à voir tout au long de ses sentiers douaniers : une mer en perpétuel mouvement,  un ciel changeant, non pas tous les jours mais toutes les heures, une terre pleine de contrastes. Un paysage dont Kenneth White, en archiviste des éléments, a su saisir les nuances dans les moindres détails pour n’en révéler que l’essentiel. Mais le poète, loin de se borner à la description de la région élue de son cœur, a aussi été glaner dans les vieilles cités d’Europe, à l’Est du vieux continent et dans le Pacifique Nord – pôle d’extrême exotisme – les éléments composant Les archives du littoral.

Publié en parallèle, La carte de Guido, est un ensemble de récits de voyages en Europe. Ce livre est le fruit d’un auteur parvenu au sommet de son œuvre, contemplant les territoires européens qu’il a parcourus et qu’ils l’ont inspirés. Au nord, sous un manteau de brume, apparaît Glasgow et ses alentours, domaine des souvenirs d’enfance et de jeunesse. De l’autre côté du Rhin, nous apercevons Munich et la petite cabane qu’il a occupé étudiant. Le regard amusé et un brin mélancolique, White s’amuse à décrire le jeune homme qu’il fut, déambulant dans ces lieux : un écossais « sur-nihiliste » et « extra-vagant » lisant avec ferveur Nietzsche, Dostoïevski et autres aventuriers de l’esprit. Puis vient le temps de l’errance de l’homme mûr, aux quatre coins du monde et, plus précisément ici, aux quatre coins de l’Europe.

Avec le poème qui clôt Les archives du littoral, Kenneth White nous invite à découvrir les alentours de Gwenved, sa « maison des marées ». Décrivant son jardin breton, le poète s’efface devant la nature, nous proposant une inoubliable méditation océane…

la nuit est tombée sur le jardin

les arbres ne sont plus qu’ombres noires

tous les oiseaux se sont tus

 

ne reste à présent

que le dialogue des étoiles et des pierres. 

Recension parue dans Le Grognard, n°19, « Autour du sentiment océanique », septembre 2011.

Kenneth White, Les archives du littoral, Mercure de France, 2011 et La carte de Guido, un pèlerinage européen, Albin Michel, 2011.

Georges Perros

 « Pascal, Léopardi, Lichtenberg, Nietzsche, Valéry, Simone Weil : grands noteurs », écrit Georges Perros, lui-même grand noteur, artiste de «  l’écriture fragmentale », pour reprendre l’expression de Thomas Van Ruymbeke*.

Voici quelques-unes de ces notes, extraites de Papiers collés I, II et III.

C’est gai, écrire. On peut écrire gaiement qu’on va se suicider. Ecrire ne peut tendre qu’à l’ellipse, au poème ; ou à l’illusion de l’efficacité. Le langage c’est un océan de mots. Pour ma part, ou je suis presque noyé dedans ou, quand la mer se retire, je regarde, je marche sur ce qui reste. Des trous, des flaques. L’écriture fragmentaire, ce sont des flaques, ces restes marins, ces coquillages, ces témoins humides. Mon attention les sèche. A l’opposé du discours continu, qui est la vie, entre du palpable et du rien. Un petit Poucet, sauf que j’ai les cailloux devant moi. Comment lire ces déchets ? Il y a un temps, un moment, pour lire le journal, pour lire un roman ou un poème. Mais des notes ? Au-delà de la note, il y a, il n’y a que l’aphorisme solitaire invétéré. Mots en froid.

La terre et la mer comme deux aveugles qui se rencontrent, butent l’un dans l’autre. Se tâtent, se reconnaissent…

La mémoire est comme le dessus d’une cheminée. Pleine de bibelots qu’il sied de ne pas casser, mais qu’on ne voit plus.

Pour peu qu’on soit un rien distrait, la journée passe comme une lettre à la poste. Et nous nous retrouvons dans la position horizontale sans avoir eu le temps de dire ouf. Il suffirait de se voir passer ainsi du jour à la nuit, dans un mouvement de bascule accélérée, pour comprendre un peu plus nettement ce qui rend notre condition incompréhensible.

 Je ne dirai jamais de mal de la littérature. Aimer lire est une passion, un espoir de vivre davantage, autrement, mais davantage que prévu.

 Rien de plus naturel que de vouloir être aimé pour soi-même. Et rien de plus sot, car soi-même n’existe pas. L’amour est toujours approximatif.

Il faisait d’elle ce qu’elle voulait.

Quand je suis loin de mes amis, je crois toujours qu’ils font des choses extraordinaires (ce qui leur arrive). Mais quand on est ensemble, c’est comme si ma présence même les en empêchait.

Il y a le suicide. Ce n’est pas mal. Mais on aurait dû penser à son contraire.

Je passe le soir devant le cul de mes livres, afin d’en choisir un, comme un caporal passerait en revue une rangée de colonels.

Écrire, c’est dire quelque chose à quelqu’un qui n’est pas là. Qui ne sera jamais là. Ou s’il s’y trouve, c’est nous qui serons partis.

*Thomas Van Ruymbeke, L’Ecriture fragmentale ou l’expérience de l’ Intranquillité, essai, Les Perséides.

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