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La bêtise

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Un petit maître en « idiotie »

par Denis Grozdanovitch

Valentin, l’un des lointains cousins de ma grand-mère Madeleine, en Touraine, était ce que l’on avait coutume d’appeler dans les campagnes d’alors un « simple ». Très petit, nanti d’une grosse tête perpétuellement penchée sur un demi-sourire ravi, il était parvenu à l’âge adulte mais conservait l’apparence d’un jeune garçon. Le « décalage psychique » qui affectait Valentin lui avait permis d’échapper assez tôt à l’école et l’avait dévolu à certaines tâches bien définies au sein de la ferme familiale : la rentrée et la sortie des troupeaux, la traite, et les divers nettoyages afférents, ce dont il s’acquittait avec entrain, visiblement heureux de se rendre utile aux yeux du reste de la maisonnée.

Pour une raison qu’il m’est difficile de comprendre moi-même, mais que le présent ouvrage se propose précisément d’éclaircir un peu, il se trouve que je me suis toujours senti en empathie profonde avec les êtres décalés, excentriques voire relativement « idiots ». De fait, Valentin m’avait pris en particulière affection et j’ai souvenir que, de ma septième à ma dixième année, durant les vacances que nous passions chez ma grand-mère Madeleine – dont la maison jouxtait la ferme des cousins -, il venait me chercher aussitôt qu’il le pouvait pour m’emmener en expédition dans les bois et les champs alentour. Il avait toujours quelque chose à m’y faire découvrir que lui seul, avec un instinct infaillible, était capable de dénicher : oiseaux rares, grotte souterraine enfouie sous les ronces, ruisseau à truites, cabane de berger abandonnée, étang à grenouilles et à libellules, bauge de sanglier ou repaire de chevreuils. Il était avant tout attiré par la nature, et établir des liens d’amitié avec les animaux, qu’ils fussent domestiques ou sauvages, était sa grande passion  – ce qui déjà, en soi-même, le séparait radicalement de ses frères et sœurs, tous également fascinés par les nouvelles machines agricoles. Pour sa part, il paraissait ne pas même les remarquer lorsqu’il passait à leur portée, sauf à s’enfuir à toutes jambes aussitôt que le moteur de l’une d’elles était mis en marche ; ainsi du nouveau tracteur Massey-Ferguson récemment acquis par son frère aîné (lequel, avec leur père, dirigeait l’exploitation) – frayeur incontrôlée qui déclenchait invariablement le rire des autres et dont lui-même riait de bon cœur, simplement heureux d’avoir déclenché une liesse générale…

Valentin m’emmenait souvent à la pêche dans la Vienne et il n’avait pas son pareil pour détecter les coins les plus poissonneux. Le plus surprenant était cette faculté qu’il avait de poser son leurre à l’endroit exact où le poisson mordait presque instantanément ; j’avais beau m’y essayer moi-même, il me fallait attendre de longues minutes avant d’obtenir une simple touche. On eut dit, en fait, qu’il était relié magnétiquement.

Souvent, délaissant les cannes et fouillant avec dextérité sous les herbes et les pierres du fond, il attrapait un gros poisson à la main, qu’il brandissait ensuite tout gigotant sous mon nez. Il le palpait, le soupesait, admiratif et jubilant, puis, invariablement – bien que ce ne fut pas encore la mode – le rejetait à l’eau avec une sorte de sourire amusé. Il conservait cependant le menu fretin – goujons, ablettes, gardons et même les tanches et les brèmes – qu’il remisait dans notre panier. Aussi revenions-nous assez régulièrement de ces parties de pêche avec des fritures miraculeuses ; lesquelles justifiaient, auprès de sa famille et de la mienne, nos longues après-midi d’absence dans la nature.

Cependant, le plus souvent, nous déposions nos cannes et notre attirail de pêche dans une cabane de vignes un peu en dehors du hameau, et Valentin m’emmenait explorer les bois alentours. Combien de fois, grâce à lui (il mettait un doigt sur sa bouche pour m’intimer le silence) n’ai-je pas, après avoir rampé lentement et silencieusement parmi les broussailles, eu le privilège d’apercevoir des chevreuils, des renards, des sangliers, des faucons, parfois même des biches et des cerfs au repos dans leurs gîtes. Ce qui me frappait le plus était le sourire d’absolu ravissement qui illuminait alors son  visage ! Et je me souviens aussi du luxe de précautions délicates qu’il prenait – lui « le simple d’esprit » – pour ne pas effrayer les animaux que nous cherchions à observer dans leur milieu naturel…

Par ailleurs, à la ferme, il était notoire que Valentin avait su apprivoiser une kyrielle d’animaux « marginaux ». Apparaissaient entre autres ainsi, à la tombée du jour, deux hérissons, une pie et une couleuvre (laquelle il m’apprit à ne pas craindre), qui, chacun à son tour et dans un ordre d’arrivée invariable, venaient soit picorer des graines soit boire du lait dans une soucoupe. Puis, il y avait enfin, en sus de toute la basse cour dont il s’occupait avec dévotion, le chien, les trois chats, les chèvres et l’âne. Ce dernier était de loin son favori et il m’était à proprement parler fabuleux d’assister chaque jour à leurs retrouvailles dans le pré où séjournait Hercule, lequel accourait vers nous en exécutant moult cabrioles exubérantes. Et, une fois réunis, tous deux jouaient à se poursuivre dans le pré pendant une bonne demi-heure – l’animal poussant des braiements désordonnés et le lutin à la grosse tête penchée s’esclaffant avec des cris sourds. Je croyais alors percevoir comme une sorte de mystérieuse gémellité entre eux deux. Et, de fait, la seule fois où je vis Valentin, habituellement si paisible, sortir de ses gonds, fut à l’occasion d’un coup porté par son frère aîné à l’âne qui, fidèle à sa réputation, avait refusé d’obéir. Malgré tout impressionné par la réaction de son cadet – qui s’était mis à hurler et à se battre les flancs comme un possédé – l’aîné entreprit de le calmer en s’excusant et en caressant l’animal. Le masque de colère et de détresse qui avait tordu le visage de Valentin – d’une façon qui m’avait moi-même effrayé – s’évanouit alors, pour laisser de nouveau place à l’expression débonnaire qu’il affichait d’ordinaire.

On m’apprit, beaucoup plus tard, que durant le laps de temps très court où l’on avait tenté de « normaliser » Valentin à l’école du village, l’instituteur, sacrifiant aux préceptes en usage à cette époque, n’avait pas manqué d’affubler l’innocent réfractaire du fameux bonnet idoine : le sac de papier aux grandes oreilles. Et j’ai souvent songé depuis que cette circonstance avait non seulement dû favoriser l’amitié indéfectible que Valentin portait à son âne, mais encore que c’est aussi la raison pour laquelle je n’ai jamais pu, depuis ce temps, croiser un âne dans un pré sans me remémorer le sort qui leur fut réservé pendant si longtemps dans les campagnes (et jusqu’à aujourd’hui encore, je crois, dans le monde rural méditerranéen[1]).

Valentin avait une légère difficulté d’élocution qui le faisait nasiller quelque peu, et ses propos n’avaient jamais trait aux événements dont les autres faisaient cas. En fait, il était impossible de déterminer s’il ne comprenait pas ce dont les autres discutaient ordinairement – faits et gestes des gens du village, politique, récoltes, disputes, etc. – ou bien si cela ne l’intéressait nullement. Toujours est-il que cela semblait glisser sur lui comme le courant sur les pierres plates du ruisseau qui coulait au pied de la ferme. Une nuit d’août, alors que nous dînions dans la cour à la lueur des lampes à pétrole, et que le boute-en-train familial faisait s’esclaffer l’assemblée à coup d’histoires drôles, il m’avait attiré discrètement hors du cercle des convives et amené dans une courette adjacente d’où l’on pouvait admirer le brasillement innombrable des constellations. Désignant l’étoile la plus lumineuse (qui devait être Sirius, selon mes estimations[2]), il m’avait dit tout à trac: « Celle-là c’est mon amie ! », puis m’en désignant une autre (Bételgeuse) : « Elle, elle me fait peur, je ne veux pas la regarder ! ». Une autre fois, une nuit de pleine lune particulièrement claire, alors que les « adultes » dînaient dans la grande cuisine de la ferme, il m’avait entraîné jusqu’à un petit étang non loin de là et nous nous étions assis en bordure de l’eau pour écouter l’époustouflant dithyrambe des grenouilles. Lorsque je glissai un œil vers lui, je vis que le visage de Valentin était empreint d’une expression d’extrême attention, comme si dans ce coassement rythmé, rauque et sauvage, il percevait, lui, une harmonie secrète. Au bout d’un moment, il me dit, de profil, la tête levée vers la lune qui était parvenue à son zénith : « C’est en chantant comme ça qu’elles la font monter là-haut ! » A l’âge que j’avais alors (neuf ans, je crois), je ne lui posais jamais de questions, j’enregistrais les propos de Valentin à l’égal de ceux de mes parents ou de mes maîtres d’école, mais j’étais déjà fort conscient du précieux décalage qui les caractérisait, lequel allait d’ailleurs laisser en moi une trace indélébile et initier le scepticisme qui deviendrait le mien vis-à-vis de ce qu’il est convenu d’appeler l’idiotie.

Un certain jour, alors que nous étions assis sur un tertre dans une clairière à guetter des chevreuils et qu’aucun ne se montrait, Valentin – je précise qu’il savait dire l’heure avec précision à tout moment – me saisit le poignet et désignant du doigt la petite trotteuse qui courait sur le cadran de la montre que mon père m’avait offerte récemment, me demanda :

– Elle revient toujours au même endroit ?

D’abord un peu désarçonné par cette question, je crus comprendre ce qu’il voulait dire, et je lui répondis :

– Oui, elle tourne en rond…

– Mais alors, elle avance pas ! ?

– Euh…

La vérité est qu’à l’âge qui était le mien, je n’aurais su faire face au point de vue « idiot » (au sens propre du terme) que sous-entendait cette question saugrenue. Valentin ajouta alors, pensif :

– Elle s’ennuie, j’crois… On dirait un insecte dans une boîte. Moi, si j’pouvais, j’la laisserais partir !

Encore aujourd’hui, je ne parviens pas à savoir s’il s’agissait d’une plaisanterie de la part de mon ami « décalé », car d’ordinaire – c’était l’une de ses « particularités » – Valentin ne plaisantait jamais et ne riait que lorsqu’il assistait aux jeux des animaux entre eux ; les jeunes chats principalement déclenchaient à tout coup son hilarité. Tout ce que je sais c’est que, bien des années plus tard, au détour d’un poème du poète suédois Tomas Tranströmmer (prix Nobel de littérature), je tombai sur ceci:

« En route pour une longue nuit. Obstinément ma montre fait scintiller l’insecte prisonnier du temps. »[3]

Cette découverte me fit réfléchir longuement à ce que je venais de lire d’autre part dans un essai de Robert Musil où il était inféré que les poètes avaient beaucoup en commun avec les simples d’esprit !

Assez souvent, par les chaudes journées où nous allions donner à boire à Hercule dans son pré, nous nous asseyions sous l’ombre d’un grand chêne et l’âne, debout et immobile à nos côtés – ne faisant apparemment rien d’autre lui-même que d’être là dans une sorte de présence-absence – nous restions à contempler le pré illuminé par le grand soleil. Il était alors fréquent – et je dois me pincer mentalement aujourd’hui pour me demander si je ne l’ai pas rêvé – qu’une bonne dizaine de papillons, parfois plus, viennent se poser sur Valentin qui demeurait immobile et souriant aux anges. Quelques uns se posaient aussi sur Hercule. Jamais sur moi. De plus, par ces journées où nous étions ainsi à rêvasser dans le pré en compagnie de l’âne (et parfois aussi du chien de la ferme – un brave et doux bâtard aux yeux humides), il y eut une fois où un geai – et ce fut pour moi la première révélation de l’insigne beauté de cet oiseau – vint se poser sur une branche basse à quelques mètres de nous, sans la moindre crainte. Valentin s’adressant alors à lui, murmura : « Viens » ! Or l’oiseau vint se poser sur son épaule et y resta un certain temps à lui mordiller l’oreille. La chose se reproduisit plusieurs fois dans les semaines qui suivirent.

En ces moments de grâce, Valentin, me sentant dépité, puisque ni les papillons ni le geai n’osaient m’approcher, me répétait : « Denis, arrête de bouger dans ta tête, ça leur fait peur ! » mais j’avais beau essayer d’interrompre « ce mouvement dans ma tête » auquel faisait allusion Valentin, je n’y parvenais pas et je me contentais d’assister au petit prodige de cet apprivoisement instantané, me promettant déjà obscurément – faible compensation, à vrai dire… – d’en être un jour le narrateur.

Lorsque j’y repense aujourd’hui, une question me taraude, qui ne pouvait m’effleurer l’esprit durant mon enfance : Valentin était-il indemne de toute pulsion sexuelle ? Le fait est que je ne le vis jamais faire mine de seulement remarquer aucune de ses trois jolies nièces ; lesquelles pourtant attiraient le regard de la plupart des jeunes gens du village ; aucune de ces jolies filles ni aucun de ces beaux garçons qui fréquentaient alors la ferme de Marie-Reine. Non, autant que je m’en souvienne et autant que ma perception enfantine ait été suffisamment alertée sur la question, Valentin ne semblait éprouver d’attirance que pour les animaux et la nature sauvage.

Un autre événement, minime certes, mais cependant significatif, me revient en mémoire. Une fois que nous arpentions les bois en septembre, après l’ouverture de la chasse, nous tombâmes au détour d’un bosquet, à moitié enfoui parmi les ronces, sur le cadavre d’une biche, venue mourir là après avoir été blessée. La notion de fin dernière n’était pas encore très claire pour moi, à l’âge que j’avais. Or Valentin demeura quelques instants à fixer ce spectacle, puis me dit : « Viens, on s’en va ! Ya pu rin à voir ! Elle est morte ! Tu sais, c’pas grand-chose, ajouta-t-il, c’est juste comme quand t’arrives puis qu’tu r’pars à la fin des vacances. Y’a pas de différence !…».

– Oui, mais moi je reviendrai l’année prochaine !

– Elle aussi ! me rétorqua-t-il à ma grande stupéfaction, puis, il m’entraîna à sa suite sans rien ajouter.

Ce fut ainsi que, durant quatre années de mon enfance, Valentin me dispensa un précieux enseignement non conformiste, me conduisant à la conscience que la sorte « d’intelligence » vers laquelle on cherchait à toute force à m’entraîner à l’école (et à laquelle, ainsi que je le raconterai plus tard, j’étais moi-même très réfractaire), ne m’autorisait à appréhender qu’une seule facette d’un monde beaucoup plus vaste et complexe.

Il me faut, hélas, raconter la fin de Valentin telle que ma grand-mère me la raconta lorsque nous revînmes aux Bruères, des années plus tard. Gaston, propriétaire de la ferme, époux de Marie-Reine et beau-frère de Valentin – paysan de type brutal – avait décidé d’installer (un des tout premiers dans la région) un élevage de veaux en batterie. Il avait fait construire un hangar en parpaings et en tôles muni intérieurement des fameuses « caisses » où les bêtes, dès leur naissance, étaient entravées pour ne plus jamais bouger jusqu’à leur abattage, sous alimentées et bourrées d’antibiotiques, comme on le sait, afin de produire une viande prétendument plus tendre à la consommation. D’après ce que Madeleine me raconta, non seulement Valentin refusa catégoriquement de s’occuper de ces bêtes une fois qu’il eut pu constater leur mode d’élevage – refusant même d’entrer dans ce que ses frères et sœurs continuaient à nommer l’étable. Dans le même temps, il perdit tout entrain, puis l’appétit et devint même agressif. Sa famille crut alors bon de le faire interner dans l’asile psychiatrique le plus proche (à la ville) où il mourut quelques mois plus tard.

Mon grand-oncle Fernand – le frère de Madeleine – avait pris une photo de Valentin sur son lit de mort. Je regardai longuement cette photo lorsqu’elle me fut montrée et j’en ai gardé un souvenir ineffable : Valentin allongé sur un lit à courtepointe, sa grosse tête légèrement relevée par un oreiller, les mains jointes – lui qui n’avait jamais été à la messe – , son petit corps gnomesque entourée d’une kyrielle de fleurs blanches… J’eus l’impression de voir la dépouille photographiée et embaumée d’un de ces homoncules que les anciennes légendes campagnardes désignaient comme des elfes ou des farfadets et qu’on disait appartenir à ce « petit peuple » hantant secrètement les bois et les champs ; croyance que les curés cherchaient désespérément à éradiquer. Je songeais alors aux quelques fois où Valentin m’avait entretenu, à sa manière succincte, de ses convictions métaphysiques de simple d’esprit, me chuchotant, en pointant les bêtes que nous observions depuis nos cachettes au cœur des fourrés touffus : « Eux ils connaissent tout mieux que nous ! »

Cependant, ce ne fut que beaucoup plus tard que je pris connaissance du poème de Francis Jammes que d’aucuns ne manqueront sans doute pas de juger naïf (mais comme l’a si bien dit Gaston Bachelard « l’esprit naïf est un esprit très vieux »), lequel dans ma mémoire constitue désormais l’oraison funèbre que je dédie à Valentin, le « petit maître en sainte idiotie » de mon enfance :

« Prière pour aller au paradis avec les ânes »

Lorsqu’il faudra aller vers vous, ô mon Dieu, faites

que ce soit par un jour où la campagne en fête

poudroiera. Je désire, ainsi que je fis ici-bas,

choisir un chemin pour aller, comme il me plaira,

au paradis, où sont en plein jour les étoiles.

Je prendrai mon bâton et sur la grande route

j’irai, et je dirai aux ânes, mes amis :

Je suis Francis Jammes et je vais au paradis,

car il n’y a pas d’enfer au pays du Bon Dieu.

Je leur dirai : « Venez, doux amis du ciel bleu,

pauvres bêtes chéries qui, d’un brusque mouvement d’oreille

chassez les mouches plates, les coups et les abeilles. »

Que je Vous apparaisse au milieu de ces bêtes

que j’aime tant parce qu’elles baissent la tête

doucement, et s’arrêtent en joignant leurs petits pieds

d’une façon bien douce et qui vous fait pitié.

J’arriverai suivi de leurs milliers d’oreilles

suivi de ceux qui portent au flanc des corbeilles,

de ceux traînant des voitures de saltimbanques

ou des voitures de plumeaux et de fer-blanc,

de ceux à qui l’on met de petits pantalons

à cause des plaies bleues et suintantes que font

les mouches entêtées qui s’y groupent en ronds.

Mon Dieu, faites qu’avec ces ânes je Vous vienne.

Faites que dans la paix, des anges nous conduisent

vers des ruisseaux touffus où tremblent des cerises

lisses comme la chair qui rit des jeunes filles,

et faites que, penché dans ce séjour des âmes,

sur vos divines eaux, je sois pareil aux ânes

qui mireront leur humble et douce pauvreté

à la limpidité de l’amour éternel.

 

[1] Paul Bowles, dans un de ses carnets de voyage au Maroc, nous confie qu’il a contribué à fonder une association qui tentait d’abolir, dans tous les pays du Maghreb, l’usage de la plaie ouverte maintenue vive au flanc de l’âne, et que l’on fouaille au besoin avec un bâton afin de le faire obéir !…

[2] Lorsque j’y repense aujourd’hui, je trouve étrange et merveilleusement synchronique (si l’on souscrit à la signification secrète de ce genre de coïncidences), que ce fut précisément Sirius – autrement dit Canis Major, l’étoile principale de la constellation du « Grand Chien » ! – qui ait été sa favorite.

[3] Baltiques, P.75 (Poésies, Gallimard)

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De la bêtise

par Pierrick Hamelin

1) Angoisse

Plus il y a d’esprit plus il y a d’angoisse, les deux sont liés, nous dit Kierkegaard. D’une façon plus radicale, Giacomo Leopardi affirme que plus grande est la sensibilité d’un homme, plus vaste sa capacité intellectuelle, plus il ressent la vie et plus il est malheureux. En revanche, tous ceux pour qui la vie de l’âme et de l’esprit est faible, tous ceux qui ont moins conscience d’eux-mêmes et de leur existence, et ne ressentent en conséquence que peu de désirs ou des désirs bien faibles, ignorent le malheur, tout du moins sont peu affligés par le caractère fondamentalement douloureux de la vie où l’aspiration à un plaisir infini, que seuls peuvent concevoir les premiers, est toujours déçue. C’est ainsi, nous dit Leopardi : les imbéciles, les ignorants, les hommes stupides, seront toujours moins malheureux que les individus raffinés, sensibles et intelligents.

Ecrivant ces lignes, soudain, je m’inquiète : cela fait très longtemps que je n’ai pas été malheureux…

 

2) « C’est mon choix ! »

Cela fait trois heures, un peu plus peut-être, que je suis sur cette plage, en plein soleil, à «  bronzer idiot », ce qui n’est pas seulement préjudiable à l’esprit, mais aussi, et surtout, à la santé. Je le sais. Comme je sais que fumer peut être dangereux, ce qui ne m’empêche nullement de continuer… Je ne suis pas un imbécile, je n’ignore pas ces vérités ni même ne cherche à les remettre en cause, je fais seulement en sorte qu’elles ne me concernent pas. Ce qui peut être vrai en général ne s’applique pas forcément à moi en particulier. Et inversement : ce que je fais, moi, en particulier, ne vaut que pour moi et pas forcément pour tous. Eriger, comme le souhaite Kant, la maxime de ma volonté en loi universelle n’est pas dans mes prétentions. En fait, agir moralement n’est pas mon souci. La loi de mon action commence et se termine à moi, et c’est très bien ainsi. Mais c’est aussi là, j’en conviens, que prend forme ma bêtise, faite d’un mélange de suffisance, d’égoïsme et d’obstination empreints d’un optimisme à courte vue : il ne m’arrivera rien. Ou quand bien même il devrait un jour m’arriver quelque chose, je ne veux pour l’instant « rien savoir ». Cette « ignorance volontaire » est la meilleure protection de la bêtise et, dans un même mouvement, elle affirme ma «  volonté de liberté » : je fais ce que je veux, c’est mon choix…

La bêtise, quand elle est intelligente, connaît maints schémas rhétoriques pour justifier ses actes auprès d’un interlocuteur : s’appuyer sur quelques maîtres-mots et formules érigés en principe, du genre : c’est ma liberté, c’est mon corps, c’est ma vie, et je dispose de ce qui m’appartient selon mes désirs… Déplacer tout doucement la question sur un tout autre sujet d’une gravité bien plus importante et sur laquelle on s’accordera, en est un autre. User des détours de la psychologie comme autant de déterminismes dans une histoire personnelle qui ne regarde que soi, offre parfois quelques belles sorties de labyrinthe. Avoir en réserve quelques exemples d’individus aux comportements beaucoup plus idiots sans que jamais ils n’aient à subir les conséquences de leurs actes, permet, à défaut de rationaliser son propre comportement, d’esquisser quelques objections… L’essentiel, dans tous les cas, est d’échapper au problème, en le fuyant ou en le détournant sur un autre. Et si jamais les réponses faites à l’interlocuteur ne le satisfont toujours pas, il reste toujours cette possibilité qui ne manquera pas de déstabiliser : affirmer, revendiquer même, la jouissance de sa propre bêtise.

 

3) L’ivrogne kantien…

Il avale une gorgée de blanc puis, du pouce, relève sa casquette et, la tête légèrement renversée en arrière, écoute, sans jamais se départir d’un mélange d’hébétude et de gravité, les propos de son voisin qui commente un événement politique. Soudain, il l’interrompt et lui reproche de considérer la politique comme une chose sérieuse, et avant même que l’autre ait pu lui répondre, tapant du poing sur le comptoir, il assène cette formule qui ne cessera de ponctuer ensuite ses divagations sur le même sujet, puis d’autres : « C’est tous des cons, j’te dis. »

Au début, son voisin qui paraît un tout petit peu plus intelligent, résiste, mais très vite, l’alcool aidant, pris dans le discours de l’autre et piégé par une sorte d’imitation servile, il se met à proférer les mêmes imbécillités. C’est d’ailleurs l’une des forces les plus remarquables de la bêtise que d’entraîner celui qui l’approche à un fatal mimétisme…

Constat (je l’ai fait plusieurs fois) : lorsqu’un abruti, accoudé au comptoir d’un bistrot qu’il connaît, s’élance en toute confiance dans quelque considération sur la société, ses propos dégénèrent presque toujours en invectives grossières. Ils sont, en général, la manifestation tout à la fois de faibles moyens rhétoriques, d’un incurable ressentiment et souvent d’un narcissisme pervers. Il lui faut, pour exister, mépriser et insulter tout ce qui se présente à lui, y compris, très souvent, ce qui fait par ailleurs chez lui l’objet d’un véritable culte : le football par exemple. La ruse de la bêtise, s’il en est une, c’est cette capacité, qui au demeurant lui confère un semblant d’intelligence, à renvoyer beaucoup d’elle-même sur tout ce qui entre dans son champ, très étroit, de ses commentaires. Ainsi on remarque que l’abruti a en général réponse à tout, son art étant, d’une part, de réussir à faire entrer toute chose dans un étrange système d’équivalence – « Mais ça c’est pareil, répète-t-il souvent » – de l’autre, selon un tour très kantien, à revenir au cas particulier en subsumant celui-ci sous une valeur générale, implacable : « C’est de la connerie, j’te dis ! »

Et comme il parle en général fort et avec une belle assurance qui laisse penser qu’il est peut-être moins sot qu’il en a l’air, arrive toujours, pour qui l’écoute sans participer à la conversation, ce moment où l’on se sent quelque peu désarmé par ce je ne sais quoi d’autorité qu’il arbore. Parvenu à ce moment, si l’on veut éviter le mimétisme, il est temps de quitter le bistrot.

 

4) Chirurgie

Des neurologues californiens auraient localisé dans le cerveau la « région du rire », voilà qui redonne espoir à tous ceux qui rêvent de trouver la zone du cerveau impliquée dans la bêtise. Une fois celle-ci désignée, il ne restera plus qu’à trouver les moyens de la rendre inopérante, ce qui naturellement suscite déjà de nombreux débats et polémiques d’ordre éthique sur l’opportunité d’en arriver là. Les politiques sont unanimement opposés à toute intervention, on les comprend ; les philosophes s’inquiètent, la bêtise humaine étant pour eux un sujet de prédilection ; les ecclésiastiques ne se prononcent pas – ils ignoraient l’existence même de la bêtise : il n’en est, en effet, nulle part question dans l’Evangile. Sur les réseaux sociaux, plusieurs individus, fatigués de passer en permanence pour des cons, se sont portés candidats aux expérimentations. C’est complètement absurde leur ont répondu certains chercheurs qui rappellent qu’il n’y a pas dans le cerveau « une zone pour un effet ». D’autres attendent les résultats des travaux des neurologues californiens pour se prononcer. Affaire à suivre, donc.

 

5) Trop tard, c’est dit !

Il arrive – et l’impression en est plutôt curieuse – que l’on se sente porté par le discours que l’on prononce, jouissant aussi bien de l’exposé d’une pensée qui semble partir dans tous les sens que du pur potentiel de langage qui nous traverse. Si personne ne vient interrompre ce discours, le plaisir s’augmente de celui de « s’écouter parler ». Le débit de parole se fait alors logiquement plus rapide et cette aisance autorise peu à peu l’écart, la digression, des enchaînements plus ou moins audacieux. Le discours peut tourner en rond, personne ne s’en rend compte ; ce qui séduit, c’est qu’il tient, ne se rompt pas malgré la profusion de mots, l’élan et la vitesse. La vitesse, disait Deleuze, c’est être pris dans un devenir. Progressivement, dans le cas qui nous intéresse ici, on parvient à un stade où la pensée se nourrit d’être débordée d’elle-même. Si le discours, de l’intérieur comme de l’extérieur, donne le vertige, c’est seulement parce qu’il fait, en tournant sur lui-même, des cercles plus grands. Il s ‘excite de vouloir tout dire ; il comble les vides entre ses idées, rattrape les lignes de fuite qui passent entre les mots. C’est à ce moment que la pensée risque d’être tentée par ce qui chez elle est déjà un mouvement naturel : l’égarement.

Embarqué, porté, disions-nous, par le discours, il n’en reste pas moins que très souvent, dans cette situation, nous sentons venir le dérèglement de la pensée et celui des mots. Les phrases se mettent tout à coup à tourner court, la pensée reste subitement en suspens, les propos sont ponctués de micro-dérapages… Il arrive parfois, selon l’état psychologique du moment, que l’on traverse plutôt bien ces instants critiques. La pensée s’oblige à un petit passage à vide puis se ressaisit, le discours retrouve la voie de l’argumentation et un enchaînement plus calme. A d’autres moments, nous semblons deviner l’impasse à laquelle conduit un discours en « roue libre » ou articulant avec peine une pensée de plus en plus confuse. Dans ce cas, la décision très raisonnable de s’arrêter s’impose d’elle-même. Les orateurs les plus habiles s’en sortent, en général, par une pirouette. Et puis, nous avons, quelquefois, cette réaction idiote qui fait que pour rien au monde nous n’entendons mettre un terme au plaisir narcissique de « s’écouter parler », et qui nous pousse à choisir le passage en force sans même que nous prenions le temps de nous ressaisir.

Presque toujours, dans ce cas, le discours s’enlise – plus ou moins rapidement- dans les formulations les plus obscures et les mots, passant outre la pensée, se perdent dans l’abîme du « n’importe quoi ». On sent que ça frôle le délire ou que ça « déraille » comme on dit, mais il est trop tard. La bêtise, l’énorme et inévitable bêtise survient et annule, triomphante, tout le reste du discours. On ne retient plus qu’elle.

« J’ai dit une bêtise incroyable… Je ne sais pas ce qui m’a pris ! Je suis allé trop loin et soudain ça m’a échappé…J’ai bien vu d’ailleurs que j’étais en train de prononcer quelque chose de complètement idiot mais il était trop tard. »

Cela dit – et pour conclure – il est vrai que beaucoup n’ont pas besoin de faire de très longs discours pour dire – parfois d’emblée – une énorme bêtise.

 

Conclusion

« La bêtise, c’est de conclure » dit Flaubert. Pour ne pas conclure, donc, il faudrait continuer à poursuivre la bêtise dans tous ses possibles, dans toutes ses métamorphoses, dans tous ses excès, continûment et partout où elle se présente. Il faudrait la pourchasser sans fin et peut-être l’obliger, peu à peu, à une sorte de mouvement circulaire qui la forcerait au moins à revenir sur elle-même et ses multiples figures. La bêtise serait alors cercle et sans doute serions-nous conduits à faire un choix entre deux attitudes : l’une, faite de pessimisme et de résignation, consisterait à contempler éternellement l’intérieur du cercle et le recommencement incessant des mêmes actes idiots, des mêmes sottises et imbécillités ; l’autre, faite d’espoir et d’une immense patience, inciterait à penser qu’un jour, la bêtise, fatiguée de tourner en rond et de confondre le commencement et la fin, finirait par se perdre, et disparaître.

Je me souviens, à ce sujet, d’un petit conte zen moins bête qu’il n’y paraît : Il y avait un serpent dont la queue et la tête se querellaient toujours. La queue disait : «  Je suis toujours à l’arrière, toi, tu es devant, je dois toujours te suivre ! »

A la fin la queue s’enroula autour d’un arbre. Elle ne voulait plus avancer. La tête vit une belle grenouille. Elle voulait la manger, mais cela lui était impossible. La tête permit donc à la queue d’aller en premier. Mais la queue n’avait pas d’yeux ; elle tomba dans un grand trou, et la tête en est morte.

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