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Contes, par Louis Le Guen

Ghelderodemasques

Fantômes d’Ixelles – chapitre 3

par Louis Le Guen

Le lendemain soir, quittant l’Université, je poursuivis mon chemin dans le sens opposé au centre-ville de Bruxelles. Je me trouvai rapidement dans une zone assez éloignée d’Ixelles où des maisons se succédaient les unes aux autres dans une parfaite monotonie. La nuit tombait en même temps qu’une fine bruine. Je m’arrêtai à l’angle d’une ruelle et entrai dans un bar portant l’enseigne de La balade du grand macabre. Je commandai une bière ambrée et restait au bar à contempler la pluie, devenue plus forte, dégouliner le long de sombres carreaux de verre. Le bar était tout à fait décati : les tables, les chaises, les murs témoignaient d’un état de vétusté plus qu’avancé. Je sombrais tranquillement dans une rêverie éveillée, quand, tout d’un coup, quelqu’un me tapa sur l’épaule. Un homme barbu, au visage émacié, d’une cinquantaine d’année, m’invitait à trinquer avec lui.

Dag ! Nous sommes les deux seules âmes à oser fréquenter La balade du grand macabre ce soir, me dit-il, d’un ton à la fois amical et un peu inquiétant.

Oui, effectivement, rétorquais-je timidement.

Que nous vaut votre venue ici ? me demanda-t-il.

-Rien de particulier, répondis-je.

Vous n’êtes pas d’ici.

Effectivement, et je suis un peu perdu, pour ne rien vous cacher…

Vraiment ? On peut se perdre à Bruxelles ? Dit-il avec un sourire ironique.

Il semblerait, oui, me concernant…

Vous avez sans doute un smartphone doté d’un GPS, comme tout le monde de nos jours ?

Oui, mais je n’ai plus de batteries…

La conversation risquant de s’éterniser sur ce genre de considérations, je fis comprendre à mon interlocuteur, par une ostensible moue, mon peu d’entrain à discuter. Il se mit alors à me parler du nom du bar.

-Savez-vous pourquoi ce bar se nomme La balade du grand macabre ? Drôle de nom, hein ? Eh bien parce que Michel de Ghelderode est né ici même, à Bruxelles, pardi !

-Je ne connais pas…

-Comment ? Vous ne connaissez pas Michel de Ghelderode ?

Non. Pouvez-vous me dire qui est cet homme ?

-C’est l’esprit qui hante ces lieux. L’auteur de la Promenade du grand macabre, pièce mettant en scène Nekrozotar : la mort en personne !

Il me raconta alors la vie et l’œuvre de cet auteur dramatique belge, insistant en particulier sur un recueil de contes fantastiques portant le nom de Sortilèges…

-Je vous conseille de commencer par lire ces histoires envoûtantes, impressionnantes pour ce qu’elles introduisent d’irréel dans le réel… Lisez-les et vous ne verrez plus les rues de Bruxelles de la même manière…

-Je vous remercie pour ce conseil de lecture.

Il bu une gorgée de genièvre, s’éclaircit la voix, et poursuivit la conversation.

-Mais que faites-vous ici, au juste ?

-Je suis en stage aux Archives de l’Université.

Ah bon ? Mais savez-vous que les archives de Michel de Ghelderode s’y trouvent ?

Non, je ne savais pas.

-Je n’ai jamais eu l’occasion de les voir mais un ami à moi, universitaire, m’en a beaucoup parlé…

-Intéressant.

-Il y aurait plus que ses archives : sa bibliothèque, son bureau, ses tableaux, tout son univers regroupé dans une salle tel un mausolée… Il y aurait même son corps, embaumé, comme les égyptiens dans l’antiquité…

Il pleuvait toujours au dehors, à grosses gouttes, mais je décidai de prendre tout de même congé de mon hôte et quittai assez précipitamment la Promenade du grand macabre. Grâce à lui, je savais quel chemin prendre pour me retrouver aux étangs d’Ixelles, d’où je retrouverai facilement ma route vers le bed and breakfast. J’avais aussi grâce à cet homme une information des plus intéressantes sur un écrivain, ses archives, mais je doutais de la véracité de ses propos relatifs à la conservation de son corps…

Légèrement ivre, je marchais lentement sous la pluie, enveloppé, ou plutôt envoûte par l’ambiance des lieux. Les réverbères lançaient une lumière oblique sur les pavés, scintillant sous mes pas. Je voyais les briques des maisons, leurs façades suintantes et poreuses, comme des milliers d’invitations à y pénétrer. Des phrases prononcées par mon convive, dont j’ignorais tout – il ne m’avait même pas dit s’il était flamand ou wallon – me revenait en tête : « Ghelderode vous parle d’une maison comme d’un homme, dont le secret ne sera jamais percé » … « Ghelderode était convaincu de la présence du diable dans le monde, de son action : le mal, partout ! ». « Lisez surtout Le diable à Londres et Le jardin malade, ce sont des lectures qui marquent les âmes métaphysiques ».

Ces phrases éveillaient en moi des rêveries sur la personnalité des choses inanimées, sur l’influence des objets et des lieux de vie sur les gens, sur la présence du mal dans le monde, sur le problème de la théodicée et de la prédestination… Levant les yeux, je vis alors deux ombres qui s’approchaient en face de moi. Interloqué, j’interrompis ma marche. Il s’agissait d’un couple de jeunes gens ; un homme et une femme, lui tenant à la main une bible ou un missel, et elle un grand parapluie.

-Venez vers nous, cher jeune homme, ne restez donc pas sous la pluie ! Dirent-ils en me barrant la route.

-C’est bien aimable de votre part, mais je ne voudrais pas vous empêcher d’aller votre chemin…

-Vous ne nous dérangez pas du tout : où allez-vous donc ?

-Je ne sais pas trop… Je suis un peu perdu, mais peut-être pourrez-vous m’aider à trouver mon chemin ?

-Bien sûr, cher jeune homme, nous sommes là pour ça !

Je me glissai sous leur parapluie. Tous deux me regardaient avec de grands yeux pleins de condescendance. Leurs regards exprimaient une forme d’ironie mêlée de joie naïve. De mon côté, je devais avoir l’air éméché, pas tout à fait clair et d’humeur plutôt caustique.

-Il vous faut retrouver Le chemin, cher jeune homme, me dit l’homme.

-Oui, le chemin vers les étangs d’Ixelles. C’est bien dans cette direction ?

-Vous êtes drôle, me dit la jeune fille, arborant un sourire mutin, un tantinet polisson. Quel est votre prénom ?

-Je ne suis pas une personne pour vous, je ne cherche pas ce chemin-là, ma demande est beaucoup plus terre-à-terre, voyez-vous.

-Répondez-nous d’abord : croyez-vous en Jésus Christ, notre sauveur ?

S’ensuivit le genre de dialogue impossible, entre de jeunes catholiques prosélytes et un touriste un peu gris. Je réussis tout de même, au bout de quelques minutes, à me débarrasser du couple et me retrouvai presque aussitôt aux étangs d’Ixelles. Je m’assis alors sur un banc, et, tout contemplant la pluie tomber sur l’eau sombre, notais ces quelques pensées-poèmes sur mon téléphone portable :

Mon cœur a ralenti depuis que je suis là.

On m’a demandé si je croyais en Jésus Christ.

J’ai dit : « je crois à la sérénité des chats ».

Le vent a caressé mon visage.

Les fontaines, les voitures, les sirènes, les passants ont dit :

« Tu es là, sur un banc, au mitan de ta vie ».

J’ai plongé mon regard dans la nuit de l’étang.

Une araignée a grimpé sur ma main.

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Fantômes d’Ixelles – chapitre 2

par Louis Le Guen

Ixelles. J’avais choisi ce lieu de résidence afin de pouvoir me rendre chaque matin à pied à l’Université. Ayant estimé mon temps de marche à quinze minutes environ, il était hors de question pour moi de prendre un bus ou un tramway pendant cette semaine de stage que m’octroyait mon employeur à l’étranger. Mon choix s’était porté sur Bruxelles et son Université pour plusieurs raisons, tant pratiques qu’idéologiques. Sur le plan pratique je n’avais pas d’avion à prendre et je pouvais lire et converser dans ma langue maternelle. Sur le plan idéologique, j’avais ouïe dire que les belges ont une tendance à l’excentricité ou au moins une appétence pour l’excentricité et que l’Université de Bruxelles, par son caractère libéral, avait hébergé en son sein des amis et promoteurs de la libre pensée, du « libre examen » comme, je l’appris plus tard, l’on nomme la chose en Belgique. À cela s’ajoutait le fait que je connaissais le directeur des archives pour l’avoir rencontré à plusieurs reprises ; un individu peu banal en qui j’avais décelé une certaine sympathie à mon égard.

À mon arrivée à l’Université, Jacques m’attendait à son bureau et l’accolade qu’il me fit en guise d’accueil témoigna de la véracité de mes impressions passées. Jacques était un homme grand de taille, bon vivant, portant le bouc et arborant une allure générale de vieux rocker : jeans, veste en cuir, santiags. Bref, il n’avait rien du traditionnel conservateur de bibliothèque, et cela le rendait éminemment sympathique à mes yeux. Il me fit une visite rapide de son service et, après avoir bu trois cafés et fumé plusieurs cigarillos, me demanda ce que j’étais venu chercher dans ses murs. Je lui fis part de mon projet officiel, consistant à observer les us et coutumes d’un service d’archives afin d’offrir en retour à mes collègues des pistes de réflexions sur leurs activités. Il m’expliqua alors le contexte particulier dans lequel se trouvait l’Université, traversant une délicate période de restructuration. Lui-même sortait d’un épisode de santé défaillante et je pouvais lire dans ses yeux une extrême lassitude.

-C’est entendu pour l’objectif officiel. Nous allons faire tout ce qu’il faudra, dans les règles de l’art. Mais quel est ton objectif officieux ?  Me demanda-t-il, intrigué par le distinguo sous-entendu dans ma phrase.

Je pris alors de temps de lui expliquer mes pérégrinations sur les traces d’écrivains, poètes et philosophes, en France ou à l’étranger.

Je vois ! Me dit-il, amusé. Tu ne seras pas déçu ici, car la Belgique recèle de nombreux trésors connus ou méconnus dans le registre des Lettres et des Humanités mais aussi dans les Sciences et les Arts.

Je me gardais de confier à Jacques ma parfaite ignorance de tout cela, n’ayant pas eu le temps de préparer mon petit séjour sur le plan officieux. J’avais passé beaucoup de temps à préparer ma venue sur le plan officiel et je n’avais qu’une idée très vague des courants de pensée et de création ayant forgé l’âme belge. Mis à part Magritte et Hergé, je n’avais pas connaissance d’existences qui auraient pu éveiller en moi l’idée d’un parcours dans les rues de Bruxelles. J’avais néanmoins relevé, sur le site Internet des archives de l’Université, la présence d’un fonds Elisée Reclus, conservé in situ du fait de sa participation aux premières années de l’Université. Fervent lecteur de la revue Le grognard, une petite revue inspirée par les courants individualistes et libertaires de la fin 19ème-début 20ème siècle, j’y avais souvent lu le nom de Reclus, associés à celui de Kropotkine ou Bakounine. J’étais en outre un fervent lecteur de l’œuvre de Kenneth White, citant régulièrement Reclus dans ses œuvres, et voyant en lui un précurseur de sa vision « géo-poétique » du monde[1].

Ce personnage m’intriguait surtout depuis la découverte que j’avais faite à son sujet, quelques années auparavant, lors d’une consultation de manuscrits inédits de Roger Martin du Gard à la Bibliothèque nationale de France. J’avais demandé la consultation du dossier contenant des notes sur son œuvre inachevée, Le Lieutenant-colonel de Maumort, car ce dossier contenant de nombreuses descriptions d’intellectuels français de la fin du 19ème siècle, parmi lesquels figuraient plusieurs professeurs de l’Ecole libre des sciences politiques. Ces intellectuels, dont la plupart étaient membres de l’Institut de France et du Collège de France, étaient Hippolyte Taine, Ernest Renan, Emile Boutmy, Albert Sorel et plusieurs autres éminences grises, plus ou moins oubliées de nos jours. Fervents positivistes, tous ces individus s’épanouissaient dans l’idée du développement de la science et de l’hypothétique avènement d’un monde nouveau, régi par une raison triomphante… Dans le volume, publié de manière posthume, du Lieutenant-colonel de Maumort, figuraient ces personnages, représentants de la fine fleur de l’intelligentsia parisienne fréquentée par le jeune Martin du Gard. L’écrivain décrivait leurs attitudes et manières d’être, relevées lors de rencontres auxquelles il participait.

« Pendant ces huit années, j’ai donc pu voir de très près la société parisienne intellectuelle et spécialement le milieu académique. J’ai vu défilé aux dimanches de la rue de Fleurus tout ce que la philosophie, les lettres, l’Université, comptait de « vedettes ». J’y ai rencontré aussi beaucoup d’artistes et de savants. J’ai vu toutes ces célébrités dans un cadre qui leur plaisait, qu’ils avaient plaisir à fréquenter, libres et détendus, au naturel. J’y ai vu aussi beaucoup de gloires étrangères. C’est un expérience dont, certes, je sentais tout le prix, dès cette époque. Mais je n’ai compris que plus tard l’admirable privilège dont j’avais bénéficié, l’extraordinaire chance que j’ai eue de vivre ainsi en contact avec les premiers rôles de la pensée française, à un âge de grande avidité, de grande réceptivité spirituelle. Toute ma vie s’en est trouvée prodigieusement enrichie. »[2]

Dugard

Dans le sous-dossier intitulé « Paris Intellectuels 1890, Elisée Reclus » j’étais tombé sur une description du poète géographe et je l’avais recopiée car elle m’interpellait vivement[3]. De retour chez moi, feuilletant l’index des noms cités à la fin de l’épais volume du Lieutenant-colonel de Maumort, je retrouvais cette description de Reclus en annexe du livre. L’éditeur avait décidé d’inclure au sein des notices, notes et variantes ce qu’il considérait comme des notes préparatoires non insérables en tant que telles dans le texte de l’édition. Mais l’éditeur avait omis, sciemment ou non, une phrase de Roger Martin du Gard :

« Faire une place à Reclus et son groupe – que Maumort a bien connu et auprès de qui s’est renforcé son individualisme. Anarchisme philosophique ».

Cette omission avait l’inconvénient de minimiser le fait que Roger Martin du Gard a non seulement fréquenté le poète anarchiste belge, mais a aussi, semble-t-il, été fortement impressionné par sa présence au monde, détonante au sein de l’intelligentsia parisienne de l’entre-deux siècles passé… Par ces quelques notes esquissées, témoignant de son don d’habile psychologue et de peintre des âmes, l’écrivain donnait vie à un fantôme des siècles passés. Je sentais sous la plume de Roger Martin du Gard un profond respect pour une l’attitude et les manières désuètes de Reclus, pour ce qu’il représentait d’une sensibilité menacée de disparition. Reclus était, aux yeux de Martin du Gard, l’ultime témoignage d’une humanité en voie d’extinction, l’un des derniers représentants d’une génération d’intellectuels honnie par toute une nouvelle génération de penseurs positivistes, très peu enclin à l’anarchisme, fut-il uniquement d’ordre spirituel [4].

Aussi me plaît-il de recopier ci-dessous les notes en question.

« L’impression dominante : d’une extraordinaire liberté (aisance des mouvements, vivacité, spontanéité). Liberté des cheveux longs et flottants, de la barbe au vent, de la cravate lavallière négligemment nouée, de la redingote légère aux basques flottantes. Liberté gamine de l’allure, des mains toujours dans les poches. Il y avait du gavroche dans ce vieux sage. Façons rapides, juvéniles. A la fois simple, familier, sans aucune cérémonie, mais une grande distinction de manières, une façon « grand siècle » de saluer « la compagnie » en entrant. Parfaite éducation, tact exceptionnel. « Madame, mes respects ». Quelque chose de noble, de grand seigneur. S’éclipse sans dire au revoir, pour ne pas gêner. (…) Un ton volontiers ironique, mais son ironie ne s’attaquait jamais aux individus, mais aux fonctions sociales, à la société, au monde, aux conventions, aux préjugés. Intarissable dans ses moqueries contre toutes les institutions sociales, les gendarmes, les douaniers, les préfets, les gouvernements, les prêtres et spécialement les militaires. Et aussi « le bon Dieu »[5]. »

Reclus

[1] Nous n’oublions pas de citer ici le nom de Joël Cornuault, grand spécialiste français d’Elisée Reclus.

[2] Roger Martin du Gard, Le lieutenant-colonel de Maumort, édition établie par André Daspre, NRF, Gallimard, 2008, p. 314-315.

[3] Bibliothèque nationale de France (Richelieu), Fonds Roger Martin du Gard, Maumort, XII – « Paris 1887 (2). Le milieu intellectuel », notes et rédactions suivies (293 folios). NAF 28190 (184), Fol 126-131.

[4] Une sensibilité individualiste dont le philosophe et sociologue Georges Palante (1862-1925) se fit le chantre.

[5] Roger Martin du Gard, Le lieutenant-colonel de Maumort, édition établie par André Daspre, NRF, Gallimard, 2008, p. 917-918.

 

Fantômes d’Ixelles – chapitre 1

par Louis Le Guen

 

Je n’emportais rien d’autre que ma nostalgie.

Michel de Ghelderode

 

À mon arrivée à la gare de Bruxelles Midi, aux alentours des dix-neuf heures, en ce dimanche sept mai deux mille dix-sept, je ne savais pas encore qui était le nouveau président de la République française. Je m’engouffrai dans un métro, triste et désolé, comme le sont tous les métros du monde le dimanche soir.

Mon portable se mit à sonner, il affichait un numéro belge.

Bonsoir !

-Bonsoir. Répondis-je, sans connaître l’identité de mon interlocuteur.

C’est Bruno, The place to be, me dit la voix avec un fort accent belge. Je vous attendais à dix-huit heures.

Ah… Pardon… Je n’avais pas fait attention à l’heure, répondis-je.

-Ce n’est pas grave, je vais laisser la clé dans le local à vélo. Vous êtes loin ?

Je n’avais aucune idée de ma localisation.

-Je ne pense pas. J’ai pris la navette.

– La navette ?

-Oui… Je serai bientôt arrivé.

-Ok, je laisse les clés. Appelez-moi quand vous serez là.

Ma valise était lourde et roulait mal sur les pavés humides des rues d’Ixelles. Une fine pluie arrosait la capuche de mon kabig. Parvenu au pied d’une large porte de garage, au milieu d’une courte rue en pente, mon téléphone sonna à nouveau.

-C’est Bruno, The place to be.

-Je suis devant l’interphone.

-Le code est 35.73, me dit la voix.

Je le composai et me trouvai dans la cour d’un immeuble de construction récente. Les clés étaient bien à leur place dans le local à vélo.

-Ok, maintenant, vous voyez les marches en béton ? Montez au second étage.

Des lumières s’allumaient au fur et à mesure que je découvrais le patio de l’immeuble, montant dans l’escalier bordé de grandes tiges de bambou.

-Vous êtes arrivé ! Je vous souhaite une très bonne soirée. N’hésitez pas à vous servir dans le frigo, il y a du jambon et des bières. Attendez… Une dernière chose : à quelle heure souhaitez-vous vous réveiller demain ?

-Heu… Huit heures.

-Entendu. Bonne soirée.

Le logement, havre de paix pour voyageur d’affaire, était d’une propreté impeccable. Le mobilier, la décoration, le choix des matériaux et ustensiles, l’ensemble de l’appartement était finement choisi. J’avais l’impression de me trouver dans les pages d’un magazine de décoration branché. Tout cela était fort sympathique mais manquait cruellement de chaleur humaine… Et j’étais semble-t-il seul.

Je fis le tour des chambres, toutes plus propres et luxueuses les unes que les autres. Je découvris une horloge, qui ne ressemblait pas à une horloge. Au moins donnait-elle l’heure. Il était vingt heures. Je déposai mes bagages dans ma chambre et ouvris mon ordinateur afin de m’informer du résultat des élections. Le visage d’Emmanuel Macron apparut instantanément sur l’écran. C’était le visage d’un homme ayant reçu d’un coup le poids des responsabilités d’un pays éprouvé par des semaines d’une campagne rocambolesque, ou, pourrait-on dire, à bien des égards, surréaliste. Je refermais l’ordinateur après avoir entrevu des images de ce même jeune Président de la République au sourire carnassier, levant les mains au ciel aux côtés de sa femme en tenue de Star Trek, avec, en toile de fond, la Pyramide du Louvre.

Je repartis dans les rues d’Ixelles à la recherche d’un lieu où manger, boire une bière et éventuellement continuer de regarder le dénouement des élections françaises… Mes pas me menèrent assez naturellement dans le sens de la pente, le long d’une longue rue déserte, débouchant sur la place Flagey. En ce dimanche soir, la place était peu animée, quelques SDF déambulaient avec leurs chiens, des gens attendaient le tram sous la pluie. On jouait de la musique dans un café. Attiré par des sonorités jazzy, j’y pénétrais.

Panorama-place-flagey

De nombreuses tables étaient disponibles et je choisis de m’assoir à l’une d’elle située juste en face du groupe de jazz. Il régnait une ambiance très joyeuse et festive dans ce lieu éminemment chaleureux. Des petits groupes de personnes étaient là à discuter, manifestant la joie qu’il y a d’être entre amis. Au bar, quelques individus, seuls, comme moi,  regardaient le groupe de jazz en sirotant des bières. Les serveurs avaient l’air heureux de vaquer à leurs occupations. Deux serveuses dansaient derrière le bar. En mon for intérieur, je me disais “voilà exactement ce qu’il me fallait ce soir, je n’aurais pas pu trouver mieux !”. Comme il n’y avait pas d’écrans de télé aux murs, je demandais au jeune homme qui vint me servir une bière s’il était au courant du résultat des élections françaises. Il me signifia par une moue laconique le fait qu’il ne s’intéressait pas aux élections françaises. Il était originaire de Roumanie. Je lui dis que j’étais allé dans son pays, il y a quelques années. Il me répondit par une seconde moue laconique, m’invitant à ne pas poursuivre la conversation.

De retour à ma chambre du luxueux Bed and breakfast, je m’étonnai du silence total y régnant. Un silence pesant, angoissant même. J’avais cette impression que l’on a lorsque l’on colle son oreille sur un coquillage, d’un bruissement continu, et ce bruissement m’empêchait de m’endormir. À cela s’ajoutait le clignotement des lumières sur le patio, s’allumant puis s’éteignant au moindre frissonnement des tiges de bambou dans le vent. Je m’endormis néanmoins et fis un mémorable cauchemar. Dans ce mauvais rêve j’étais dans le présent lit du Bed and breakfast et m’éveillais brusquement en pleine nuit. Levant les yeux vers la fenêtre en face, des yeux rouge et globuleux m’observaient fixement. Cette vision effrayante me fit sursauter dans mon songe. Je m’éveillai brutalement et restait prostré dans mon lit, apeuré comme un enfant. Il me fallut un certain temps pour daigner ouvrir les paupières et affronter la réalité. Personne. Il n’y avait personne de l’autre côté de la fenêtre. Je me rendormis.

Je fus réveillé à l’aube par quelqu’un qui tapait bruyamment et avec insistance à une porte au dessus du logement. Quelques heures plus tard, au petit déjeuner, Bruno, le propriétaire du Bed and breakfast, m’expliqua que la femme de ménage avait oublié ses clés et elle avait dû le réveiller bien tôt. Il logeait à l’étage du dessus, dont il était aussi propriétaire.

-Mais avez-vous tout de même bien dormi ? Me demanda-t-il avec son accent souriant belge.

-Je dois vous avouer que non, malgré tout le confort de votre établissement, je n’ai pas bien dormi, lui rétorquai-je.

Il n’avait pas l’air surpris de ma réponse, plutôt amusé même.

-Sans doute avez-vous été gêné par le silence, me dit-il, un rictus au coin des lèvres.

Je lui avouais que le silence m’avait étonné effectivement, sans donner de détails sur ma nuit cauchemardesque.

-Vous dormirez mieux ce soir, me dit-il. Les clients dorment souvent mal la première nuit car ils ne sont pas habitués à tant de silence.

Architecte de formation, il me raconta ensuite comment il avait transformé ce qui jadis était un garage bruyant en décrépitude en un immeuble d’habitation moderne, tout à fait insonorisé.

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