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John Cowper et Llewelyn Powys

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Journées d’été 2017…

Par Pierrick Hamelin

Je rentre d’un court séjour dans le Dorset où j’ai eu le plaisir de visiter quelques lieux Powysiens, entre autres cette plage magnifique Durdle Door et le hameau Chydyoc où vécut la famille Powys, à partir duquel nous avons fait une très longue promenade, avec pour guide le précieux texte de Goulven Le Brech publié dans la revue Oblivion. Heureuse coïncidence, je découvre dans mon courrier de ce matin la lettre powysienne (n°32) avec, entre autres, un texte de Denis Grozdanovitch intitulé sept remarques concernant mon long compagnonnage avec John Cowper Powys.

Personne, écrit-il avec raison, n’a mieux parlé que John Cowper Powys de la nature… J’ai personnellement, après ce séjour, le sentiment que sa philosophie, « sa philosophie-ichtyosaure » comme il la nomme avec l’humour d’un esprit malin, avec en son centre la célébration de la vie conjuguée avec la recherche volontaire du bonheur, doit beaucoup aux paysages d’enfance autour de la maison de Chydyoc.

Marchant dans la campagne autour de Chydyoc, puis jusqu’à la mer au pied des falaises blanches, je devinais les moments de contemplation auxquels il put se livrer devant la beauté des paysages, et qu’il ait pu en faire plus tard un équivalent du bonheur, et même « l’unique objectif, écrira-t-il, de toute vie sur ce globe » me semblait presque naturel. Je comprenais bien à la fois le culte qu’il ait pu porter aux pouvoirs élémentaires de la Nature, mais aussi cette fierté que l’on ressent en marchant au milieu de la nature à être, pour reprendre ses mots, « exactement ce que nous sommes : un bipède humain-animal-végétal qui arpente la surface de la Terre et regarde le soleil en face » (Apologie des sens). Oui, l’arrière-plan végétal, reptile et saurien de l’âme humaine sur lequel John Cowper Powys revient très souvent dans ce livre, m’est apparu comme une évidence lorsque, après avoir traversé de vastes étendues désertes jusqu’aux falaises, j’ai découvert la mer, immense sous les transparences du ciel…

Mais revenons à l’article de Denis Grozdanovitch, à plus d’un titre très intéressant. J’ai trouvé très juste les mots qu’il a choisis pour synthétiser la philosophie de John Cowper Powys qu’il considère à la fois comme un matérialiste mystique et un sceptique anti-dogmatique. Le côté mystique lui donnait, je pense, un très large espace à son imagination – imagination débordante s’il en est – et son scepticisme lui offrait cette liberté de pensée, évidente jusque dans ses essais (je viens encore de le constater dans son petit livre sur la psychanalyse, Psychanalyse et Moralité, que je viens de relire). C’est d’ailleurs ce scepticisme qui m’avait attiré vers son oeuvre après avoir lu la remarquable introduction qu’avait faite Judith Coppel pour le livre La religion d’un sceptique, rapprochant judicieusement la philosophie sceptique de Jules de Gaultier et celle de John Cowper Powys. « Powys, écrit-elle, considérait chaque système philosophique comme un paysage mental où l’amateur peut se promener à loisir ». Ce qu’il aime, c’est le pluriel et la complexité des choses… Certes, comme le souligne Denis Grozdanovitch, il peut se laisser tenter par quelque théorie le temps d’un écrit, mais il finit toujours par se ressaisir, rattrapé par son scepticisme inné. Même quand il lui prend d’élaborer lui-même une théorie, il peut, au dernier moment, non sans humour, lancer un sérieux regard sceptique sur celle-ci… Je pense ici à tout ce montage d’ordre métaphysique qu’il a pu faire tout au long de son livre Apologie des sens autour de cette fameuse Cause Première avec laquelle le moi entretiendrait un presque permanent dialogue, pour finalement se demander, dans les dernières lignes, si cette Cause Première n’est pas, après tout, « qu’un Démiurge subalterne et falot, alors que le véritable « Empereur de l’Univers » serait quant à lui, si lointain, si distant, que nul prophète, prêtre ou magicien, n’a jamais réussi à entrevoir jusqu’à Sa nature véritable. Il se peut même que l’univers réponde à une tout autre organisation, que nous ignorons, et que dans celle-ci, écrit-il, « il n’y ait pas de place du tout pour un tel Etre ». Pour revenir sur les théories et ce qu’elles ont de séduisant, je me souviens de ce passage que j’ai beaucoup aimé où il compare les systèmes philosophiques à des couleurs : « Un peu de vert de Platon, une tache de jaune de Hegel, du vermillon emprunté à Nietzsche. Si nous regardons avec un léger recul, depuis notre lucarne philosophique, ou si nous passons devant elles en leur jetant un regard furtif, ces couleurs se fondent et se mélangent harmonieusement, devenant bien vite la teinte dominante de notre propre et intime fatalité intellectuelle. »

John Cowper Powys doit, en miroir à ce scepticisme, sa totale liberté de penser et la création d’une oeuvre immense et « d’une richesse protéiforme ».

Cette liberté est évidente jusque dans les analyses littéraires qu’il consacra à des écrivains célèbres, Montaigne, Pascal, Rousseau, Byron, Henri James, Oscar Wilde et beaucoup d’autres, particulièrement dans Suspended Judgments, récemment publié en français[1]. Comme Denis Grozdanovitch, je ne pense pas avoir lu des études littéraires plus pertinentes, plus décomplexées et plus passionnées.

Soit dit en passant, c’est cet inflexible esprit de liberté que remarqua Guy Rosolato, le seul psychanalyste à ma connaissance qui ait écrit sur John Cowper Powys [2]. Tout en gardant l’esprit critique du psychanalyste, il appréciait « son originalité dans sa manière de pourfendre les idées reçues, d’où qu’elles viennent, son humour très spécial, chaleureux, imperceptible, quasi-involontaire, son amour de la vie et des sens qui donnaient une saveur incomparable à son oeuvre. » Une « saveur incomparable », on ne saurait mieux dire…

[1]John Cowper Powys, Jugements Réservés ( Suspended Judgments) traduction Jacqueline Peltier, préface de Marcella Henderson -Peal, Editions Penn Maen, 2016

[2]Guy Rosolato, John Copwer Powys : l’extase préméditée, Revue : Psychanalyse à l’université, Janvier 1985, p 135- 144.

Le temps de la contemplation

Par Pierrick Hamelin

Tout doucement, dans une alternance d’ombres denses et de clartés, la mer se retire vers les lointains et dans le secret de subtiles harmonies entre les ocres, les gris et les bruns, entre les longues étendues de sable humide et les amas de rochers, c’est tout un paysage qui recompose son intime géographie, prend ou délaisse, selon les caprices du ciel, les traits qui participent à la beauté si particulière de ce rivage dont jamais je ne me lasse. Je suis sur une plage près de Saint-Jean-du-Doigt, en Bretagne. Assis sur un rocher, les pieds nus dans un trou d’eau un peu froide, j’observe depuis un long moment le ciel et la mer, attentif au moindre mouvement qui les anime.

Cette façon d’appréhender ce paysage, d’étreindre sa beauté phénoménalement dirait un philosophe, n’est pas sans être de temps en temps troublée par quelques élans romantiques inspirés par l’imagination de confuses transcendances ou par la recherche, dans ce que je vois, des reflets de mes états d’âme – on ne se refait pas. Je ne suis pas en train de découvrir les plaisirs de la contemplation mais j’ai maintenant le temps d’y goûter plus souvent, en l’associant, qui plus est, avec de délicieux moments de solitude. Aussi, à présent, je comprends mieux ce que John Cowper Powys voulait dire lorsqu’il évoquait cette profonde satisfaction humaine de nous fondre dans cette alchimie secrète de la Nature qu’il appelle l’Inanimé. Pouvoir jouir des éléments de la Nature – de l’air, de l’eau et du feu qui la composent – sentir et ressentir cet espace autour de nous «  à jamais soudé, écrit-il, au Mystère du Temps » est, selon lui, l’un des privilèges de la vieillesse sur la jeunesse, laquelle n’a que très rarement le temps d’interrompre le manège plus ou moins fou de la vie…

John Cowper Powys qui aimait dire : « je vis pour la sensation », considérait la contemplation comme un culte nécessaire, au point d’en faire finalement « le seul et unique objectif de toute vie sur ce globe » (L’apologie des sens).

Je ne le suivrai pas jusqu’à cette conclusion, mais j’ai aujourd’hui la certitude, pour en renouveler de plus en plus souvent l’expérience, que ces petits moments de contemplation, quel qu’en soit le lieu, exhausse à son plus haut degré l’intensité de la vie en elle-même.

« La vie, la vie, gloire à la vie »

Par Goulven Le Brech

à Séverine

C’est un décor bien connu des amateurs de l’œuvre de Thomas Hardy que cette longue étendue de lande dominant la Manche, sur les côtes bossues du Dorset, entre Poole et Weymouth. De cet endroit, le grand écrivain britannique a fait naître moult visages, moult amours, moult tragédies : Tess d’Urbervilles, Batsheba Everdene, Jude Fawley… Toutes les grandes histoires contées par Hardy sont imprégnées du génie de ce lieu. Aussi, quand je cherchais à me renseigner sur la présence de Llewelyn Powys dans une librairie de livres anciens de Weymouth et au musée de Dorchester, je ne trouvais quasiment rien. Tout se rapportait au grand auteur. C’est à Swanage, petite cité balnéaire du Dorset, où j’achevais ma randonnée, que je tombais sur une photographie de la stèle érigée en hommage à Llewelyn Powys. En noir et blanc, la photo présentait un bloc de granite posé à même le sol, sur un coin de lande indéterminé. Sa légende indiquait l’inscription gravée sur ce bloc de granite, sans doute en provenance de la presqu’île de Portland : « The living, the living, praise the living », « La vie, la vie, gloire à la vie ».

Quelle devise ! L’œuvre de Llewelyn Powys, entièrement consacrée à la glorification de la vie, donne en effet l’irrépressible envie de sortir de chez soi sans raison apparente, de marcher dans les rues sans but déterminé, de regarder les nuages ou les étoiles la nuit venue, de toucher des arbres, de respirer l’air à pleins poumons, de sentir intensément tout ce qui s’offre à nous. Sublime témoignage d’une âme ardente incarnée dans une chair tremblante, son œuvre est une ode à la vie, une incitation à profiter à fond de chaque instant de l’existence. Inoubliable, dès sa première intonation, la voix de Llewelyn Powys est là pour nous rappeler qu’il faut oublier le bavardage de notre vie en société, oublier les obligations et règles de bienséances, oublier ce qui nous fourvoie sans cesse du chemin de de notre existence intime. L’œuvre du benjamin Powys – qui n’est pas celle d’un romancier bien qu’elle comporte un roman intitulé L’amour et la mort – évoque la découverte de sa maladie mortelle, son combat pour survivre, et son envie de vivre intensément jusqu’au bout, malgré tout. Elle nous ouvre les yeux sur ce que notre condition d’être mortel a de grandiose dans son extrême simplicité.

*

Parmi les livres de Llewelyn Powys se trouve un ensemble de textes sur le Dorset, intitulé Dorset essays, qui n’a jamais été traduit en français. Pour qui aime associer un écrivain à son lieu de vie, ce recueil de textes est une aubaine : il donne des indications précises sur des endroits, toujours visibles, où l’on peut ressentir ce que l’écrivain a lui-même ressenti de son vivant… Ainsi, j’eus l’occasion de me rendre dans les lieux du Dorset adorés par Llewelyn Powys, à deux reprises, en été. Le souvenir que je garde de ces visites est contrasté, tant la vision que j’eus des lieux fut différente en fonction de la météo.

La première visite se fit lors d’une promenade en solitaire, au terme d’un petit séjour à Weymouth, au mois d’août 2011. Il faisait un temps magnifique quand je quittais le bed and breakfast où j’avais dormis, tôt le matin, après avoir englouti un copieux petit déjeuner anglais composé de petites saucisses, de fines tranches de bacon et d’œufs brouillés. Je longeais l’esplanade en direction de la désuète statue du roi Georges III où se trouvent les arrêts des bus. Sur la plage étaient posés des vieux pédalos en attente d’être empruntés. Tous portaient les noms des lieux évoqués par Llewelyn Powys dans ses essais sur le Dorset : White Nose, Durdle Door, The Fossil Forest, High Chaldon… Il me tardait de voir  ces lieux.

White Nose est un vaste promontoire couvert de végétation, que l’on voit de Weymouth, et sans doute nommé ainsi du fait de sa forme qui fait songer à un nez de géant. Ce promontoire est le premier d’une suite de de falaises se succédant le long de cette côte aux allures préhistoriques, dénommée la Jurassic coast. On y trouve une terre crayeuse identique à celle que l’on voit sur les côtes nord de la Normandie, et une formation géologique s’apparentant aux falaises d’Etretat.

« Il faudrait plusieurs vacances d’été à un enfant pour explorer tous les recoins de Robin des bois situés sous cette falaise » nous confie Llewelyn Powys dans le premier de ses Dorset essays. Lui qui a vécu dans une maison de garde côte située en haut de White Nose connaissait bien les lieux. Cet endroit, accueillant en été, désertique l’hiver venu, abandonné aux mouettes et aux renards, était le premier objectif de ma petite randonnée en direction de Lulworth, où j’avais réservé une nuit en auberge de jeunesse. Je pris un bus traditionnel anglais et m’installais à l’étage, à côté d’un couple de personnes âgées. De là-haut, je pouvais voir défilé le paysage sous mes yeux, à commencer par l’esplanade de Weymouth qui se peuplait en cette heure matinale de ses touristes : enfants, parents et grands-parents, tous contents d’être là sous le grand soleil estival. Le bus longea ensuite la côte sur une petite route de campagne du côté du village d’Osmington. Sur ma gauche je pouvais voir au loin un des géants du Dorset : le « white horse », un cheval blanc surmonté d’un cavalier, long d’une trentaine de mètres, gravé dans la terre crayeuse. Un autre dessin géant se trouve plus loin dans les terres, du côté de Dorchester. Il s’agit du géant de Cerne, qui représente un homme tenant dans sa main droite une massue qu’il brandit au-dessus de sa tête, et qui semble marcher, le sexe en érection. Ces dessins, dont l’origine et la signification m’échappent, participent à la mythologie celte de ces lieux du Dorset.

Le bus m’arrêta au pied d’une ferme d’allure accueillante, où l’on pouvait acheter des produits locaux. Je m’y arrêtais un instant pour acheter de délicieux petits gâteaux de pâte sablée. Puis je m’orientais vers la mer, à la recherche du sentier côtier, en coupant à travers un champ où paissaient tranquillement des vaches rousses. Je trouvais aisément et suivais le sentier. Au bout d’une heure passée dans un chemin forestier, je grimpais une première colline menant en haut de White Nose. Je passais à côté des maisons de garde côtes dans lesquelles Llewelyn Powys a séjourné. La vue, de là-haut, était exceptionnelle : on voyait toute la baie de Weymouth, la cité balnéaire et son port de pêche, et au loin la presqu’île de Portland. J’avais fait le tour de Portland la veille, sous un soleil de plomb. J’avais erré le matin dans les carrières de pierre, puis j’avais suivi le sentier douanier jusqu’à la pointe de la presqu’île où se trouve un phare et un sémaphore, où les gens du coin aiment se rendre en famille pour manger des sandwichs de crabes sur des tables de pique-nique, face à la mer. L’après-midi, j’avais longé la côte abrupte de la partie ouest de Portland, en direction de Chesil Beach ; ce vaste tumulus de pierre dont la vue ne laisse pas indifférent[1].

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À partir du promontoire de White Nose, le paysage qui s’offre aux marcheurs est magnifique. Les Downs du Dorset, ces mamelons verdoyants, se succédant à perte de vue, s’étendent là, majestueux sous un ciel immense. J’étais quasiment seul à descendre et monter ces collines, sur l’étroit sentier situé au-dessus des falaises, taillé au couteau dans la craie. Je sentais mon cœur battre violemment dans les descentes, alors que mes pieds buttaient dans des mottes de terre. De temps à autre je regardais le précipice sur ma droite, les champs d’élevage bovins sur ma gauche. Au bout d’une heure de marche, je m’assis en haut d’un promontoire d’où je pouvais voir une plage en forme de croissant de lune, au pied du précipice, en dessous de moi. Je savais par mes lectures que cette plage immaculée était inaccessible aux touristes de passage comme moi. Me venaient en tête les mots de Llewelyn Powys décrivant sa visite de ce lieu sauvage, il y a bien des années…

Un matin, me promenant le long de l’Anse du Milieu, je vis un lapin disparaître derrière le bord de la falaise. En arrivant à cet endroit, j’aperçus une sorte de corniche le long de laquelle un homme pouvait à la rigueur descendre pour atteindre une saillie rocheuse environ quarante pieds plus bas. Je fus saisi sur-le-champ d’une grande envie d’aller jusque-là. Le pêcheur m’avait raconté que cette baie était autrefois fréquentée par des contrebandiers, et il me sembla avoir vraisemblablement découvert le haut du chemin qu’ils empruntaient pour gravir la falaise. Très lentement, osant à peine regarder la mer onduler au-dessous de moi, je descendis pas à pas. Une fois de l’autre côté du rocher, je trouvai une barre de fer rouillée, profondément enfoncée dans la falaise. Je l’atteignis et m’y agrippai des deux mains, comme à la seule chose solide sur le flanc de cet abîme vertigineux. J’avais les genoux qui tremblaient. J’étais terrifié à l’idée de remonter, terrifié à l’idée de descendre. Et pourtant, quelle joie si seulement je réussissais à rejoindre cette plage purifiée par la violence de la mer que j’avais si souvent contemplé ! Je me remis en route. Il y avait une sorte de sentier. A un moment, je fis rouler un petit caillou, et frissonnai en le voyant atteindre, sans presque avoir rencontré d’obstacles, les galets tout en bas. Je restai une bonne heure dans l’anse solitaire. Je marchai d’un pas lourd d’un bout à l’autre de la plage virginale en forme de croissant de lune. Je trouvai une mouette morte et lui coupai les ailes pour les offrir à ma délicieuse sœur, elle-même si semblable aux mouettes. Au-dessous de la Tête de Chauve-Souris, je découvris une grotte et rampai jusque dans les recoins les plus éloignés où je restai un moment étendu, écoutant le tonnerre des vagues dans les galeries caverneuses qui trouaient le promontoire désolé. La grotte était pleine d’algues ; je ramassais un long ruban brun et m’en ceignis le front. Il était lisse et glissant, et nulle sirène n’aurait senti la mer plus intimement que moi. En revenant vers l’endroit où j’allais devoir commencer l’ascension je levai les yeux. Tout était bleu et blanc – falaises blanches et ciel bleu, écume blanche et mer bleue, oiseaux blancs et vagues bleues ! Je fus pris de vertige. Je voyais la barre de fer des contrebandiers qui se détachait de la falaise comme un clou dans un mur passé à la chaux. Après avoir escaladé environ cinquante pieds, je regardai autour de moi. En bas il y avait mes traces sur les galets humides et rouges. Au-dessus, la falaise se découpait sur le ciel comme un alpage recouvert de de neige. Je me remis à grimper et, quelques minutes plus tard, je m’agrippai à nouveau à la barre de fer corrodé. Le flux et reflux monotone de la mer ne m’arrivait plus que faiblement, comme la respiration lancinante et sonore de quelques Géant de Cerne endormi[2].

Après cette pause contemplative, je décidais de ne plus continuer mon chemin sur les sentiers herbeux et coupais au travers d’un champ, dans l’intention de trouver le hameau où vécut la famille Powys. Un petit panneau à raz de sol indiquait le lieu-dit de Chaldon Herring, et je savais que ce hameau était le lieu occupé jadis par les Powys. Je marchais dans un chemin de campagne, entouré de champs de maïs et me retrouvais au bout de quelques minutes dans le joli cottage de Chydyok. La maison de l’ermite de la famille, Theodore Powys, était là, le toit scintillant sous le soleil d’août. J’étais heureux de voir ces petites maisons, heureux d’imaginer les trois frères écrivains, John Cowper, Llewelyn et Theodore, assis sur le perron de leur chaumière, en compagnie de leurs compagnes et des autres membres de la famille Powys. Je me demandais comment se fait-il que de tels écrivains, de tels gentleman anglais, ayant été étudiants à Cambridge et ayant vécu dans de grandes métropoles comme New York, ont pu demeurer dans un endroit si reculé… En même temps, je ressentais la force de ce lieu, son attraction, sa puissance magnétique. Il y a d’une part la campagne du Dorset, magnifique dans sa simplicité et sa rusticité. Et il y d’autre part la mer, cette Manche immense vue du haut des Downs. J’imaginais les trois frères déambulant dans la lande, la nuit venue, éclairés par la pleine lune… Et je comprenais pourquoi ces fils d’un Pasteur imaginatif ont tous rendu, à leur manière, un véritable culte à la nature, dans leurs poèmes, romans et essais.

De retour sur le chemin côtier, parvenu en haut d’une colline plus haute que les autres, je découvrais enfin la plage de Lulworth et sa fameuse arche naturelle creusée dans la roche : la Durdle Door. Il était aux environs de dix-sept heures et je me sentais fatigué… Éreinté même. Je descendis la grande colline, en remontais ensuite une autre, moins haute, pour enfin descendre sur la plage de galets. Quelques baigneurs se laissaient portés par la houle s’engouffrant dans l’arche. Je m’assis dans un tas de galets de manière à en faire un fauteuil confortable dans lequel je calais mon dos. Je sentais mon cœur battre de façon irrégulière : de la tachycardie symptomatique d’un grand effort… Cette sensation m’angoissait légèrement. Pour me rassurer je me dis que je n’étais pas seul et capable de me faire comprendre en cas de soucis… À ce moment, un groupe d’adolescents allemands en villégiature sur la côte anglaise vint s’installer juste devant moi, de manière à me cacher en partie la vue de la mer. Légèrement indisposé par ce groupe, inquiété par les battements irréguliers de mon cœur, je fus tenté de partir sur le champ, mais je restais. Je regardais avec attention le groupe de jeunes allemands. Le plus âgé du groupe – un jeune homme musclé et bronzé – avait de l’ascendance sur les autres, et en profitait pour se faire admirer des jeunes filles. Ce spectacle universel et intemporel de la comédie humaine, telle qu’elle se présente sur les plages, en été, me fit sourire et momentanément oublier mon petit malaise passager.

Regardant la plage, je pensais à une photo de Philippa Powys, assise au même endroit que moi, elle aussi toute bronzée, il y a bien longtemps. C’est aussi sur cette plage que furent prises quelques-unes des toutes premières photographies en couleur, en Angleterre, par un photographe amateur dénommé Mervyn O’Gorman. Une série de photographies sur plaques de verre, datée de 1913, représente la fille du photographe, Christina O’Gorman. La jeune fille, blonde au teint très clair, d’apparence frêle et mélancolique, est vêtue d’un ensemble rouge. Son regard est perdu dans une sorte de songe ou de spleen… Le spleen du Dorset. Un sentiment de la vie volatile et éthéré, tel la brume de mer estivale, émane de cette photographie.

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Après une bonne heure de repos, je me levais en saluant au passage la Durdle Door. Je pris à nouveau le chemin de la sente côtière, très fréquentée en ce lieu et à cette heure de la journée. Un immense escalier donnait accès au parking de Lulworth, où des dizaines de véhicules stationnaient en attente des derniers touristes. Je pris ensuite le chemin en direction de l’auberge de jeunesse, à travers des broussailles. Un sentiment de solitude m’enveloppa au moment où je passais à proximité du jardin d’une maison dans lequel une famille s’apprêtait à manger des grillades. J’étais seul, j’avais faim, et je ne savais pas encore où se trouvait l’auberge de jeunesse… Je pensais à ma petite famille, qui devait elle aussi être en train de manger des grillades dans le jardin paternel outre-Manche…

J’arrivais à l’auberge de jeunesse à la nuit tombée : un bâtiment préfabriqué, posé au milieu de nulle part, au pied d’un champ de moutons. Les chambres étaient petites et inconfortables, composées de lits superposés, tous près les uns des autres. Y régnait une forte odeur de randonneurs ayant beaucoup marché. Comble du comble, le seul repas disponible était un triste sandwich au fromage… L’unique compensation à l’effort fut une bière bien fraîche, proposée par le tenancier de la « youth hostel ». La bière aidant à délier les langues, un randonneur anglais me demanda ce que je faisais là, et où je comptais me rendre le lendemain. Bien qu’il fût professeur d’Anglais, il n’avait jamais entendu de la fratrie des Powys…

Je fus réveillé tôt à l’aube par le bêlement des moutons, invisibles dans la nuit finissante. Mes premières pensées furent les paroles de l’anglais m’ayant mis en garde sur le fait de marcher seul dans ce lieu inhospitalier qu’est la côte après Lulworth. Cette partie de la côte fait office de réserve militaire et sur une dizaine de kilomètres le sentier serpente entre les falaises et les collines, rendues inaccessibles par de hauts fils de fer barbelés. Les eaux de la Manche servent ici d’entraînement aux sous-marins et aux bateaux de guerre de l’armée britannique, pendant que la lande est minée de part en part et couverte de tours de guets et autres cabanes militaires. À quelques miles se trouve le village fantôme de Tyneham, abandonné depuis la seconde Guerre Mondiale. Les touristes de passage peuvent toujours voir son église, ses commerces, sa cabine téléphonique. Tout cela est à l’abandon. Les constructions humaines sont figées dans le temps et dans l’espace comme dans un décor de la Quatrième dimension

Je quittais l’auberge avant le lever des autres randonneurs, sous une enveloppante brume de mer. Parvenu à l’anse de Lulworth, je m’arrêtais prendre un café dans un pub. Je ne ressentais plus de tachycardie mais je me sentais passablement fatigué par les marches de la veille et de l’avant-veille. Quelques bateaux de plaisance mouillaient au loin dans l’anse. Un homme promenait son chien sur la plage. Après avoir traversé l’anse, bon an mal an sur les gros et petits galets, j’empruntais un étroit sentier menant sur le chemin côtier. La brume se levait quand j’arrivais à la Fossil Forest. Llewelyn Powys décrit cet endroit, de son temps inaccessible, dans les Dorset essays. Il s’agit d’un plateau recouvert d’un amoncellement de roches dont certaines sont de véritables pieds d’arbres fossilisés. Ces fossiles, du fait de leur grande taille et parce qu’ils sont nombreux, sont très impressionnants. De nos jours, cette forêt de fossiles préhistorique est accessible grâce à un escalier taillé dans la roche. On peut aisément descendre sur ce plateau situé en contrebas de la falaise pour voir de près les troncs d’arbres, les toucher, s’y loger même. Ce lieu est d’autant plus impressionnant que la mer est toute proche, à quelques mètres en dessous, et l’on entend les vagues drossant leur écume sur la crête acérée des pierres de façon régulière, comme cela se fait sans interruption depuis des milliers, des millions d’années.

Deux randonneurs m’épiaient du haut de la falaise pendant que je m’amusais à m’étendre dans le tronc d’un fossile et que je prenais des photos. Tous deux étaient équipés de pantalons et vestes de marche aux couleurs criardes, de chaussures de marches et de casquettes. Compte-tenu de mon accoutrement d’amateur ; tennis, bermuda, pull, ils avaient semble-t-il vu que je n’étais pas du coin et certainement pas anglais. Au moment de les saluer, je sentis comme un malaise en évoquant la présence d’un bateau de guerre, à quelques miles, dans la baie de Weymouth. Je me risquais à une blague : « On ne sait jamais, peut-être que Guillaume le conquérant n’est pas mort et qu’il arrivera ici ? ». Cette petite plaisanterie, faite sans préavis, n’eut pas eu l’effet humoristique escompté…

Malgré une fatigue grandissante, je repris mon chemin, laissant disparaître les deux randonneurs peu à peu dans mon dos. Face à moi s’étendaient des kilomètres de côte, de collines et de caps, se succédant sans qu’il soit possible d’évaluer précisément le temps de marche nécessaire pour parvenir à la cité balnéaire de Swanage où je devais dormir le soir-même. J’étais seul et je ne voyais aucune présence humaine à l’horizon. Le ciel était parsemé de nuages d’un gris lumineux. Le vent d’ouest s’était levé. Les paysages, chatoyants jusqu’à Lulworth, étaient beaucoup plus austères, voir inhospitaliers. Les fils de fer barbelés, les panneaux indiquant la zone militaire, les cabanes d’entrainement au tir ; ces rares éléments humains rehaussaient le caractère dramatique des lieux. Les flancs des collines étaient ici beaucoup plus acérés, d’une teinte jaunâtre et ocre. Je ressentais une certaine insécurité, une hostilité même, face à cette nature rendue inaccessible à l’homme par la présence militaire.

Arrivé au pied d’une pente abrupte, au moment de monter sur un étroit sentier de terre, je fus pris d’une crainte quant à l’issue de ma randonnée. Serai-je rendu à Swanage ce soir ? S’il me fallait dormir quelque-part avant, trouverai-je un logis ? Pourrai-je manger quelque-chose ? Tâchant de passer outre ces craintes  irrationnelles, je décidais de gravir la pente. Arrivé à mi-parcours, je me retournais pour voir le chemin parcouru. Aussitôt je sentis mon cœur battre de façon irrégulière et mes jambes instantanément fléchir. J’étais pris de vertige, incapable de poursuivre mon ascension.

*

Deux années plus tard, en août 2013, j’avais prévu de refaire le même parcours, accompagné cette fois par ma compagne. Il avait fait beau jusqu’alors et j’étais loin de me douter de ce que me réservais cette seconde randonnée sur les Downs du Dorset… Et pourtant, parvenu au promontoire de White Nose, des randonneurs anglais, vêtus de combinaisons de pluie intégrales, nous avaient adressés d’ironiques sourires en constatant notre accoutrement : tennis, bermuda, pull, pour ne pas changer. D’épais nuages s’étaient regroupés juste au-dessus des collines. Des nuages sombres, d’un gris foncé, massés les uns sur les autres et stagnants en ce lieu sans avoir l’air de vouloir un jour le quitter. « Vaille que vaille ! » Dis-je à ma compagne. « Nous sommes venus jusqu’ici pour faire ce chemin et nous le ferons ». J’avais en outre intention de voir la stèle érigée en hommage à Llewelyn Powys, dont je n’avais pas connaissance lors de ma précédente venue.

Plus nous avancions sur le sentier, plus le ciel était sombre, plus des gouttes de pluie se faisaient ressentir sur nos corps. Je ne reconnaissais pas les lieux, tant la brume de mer recouvrait tout l’espace. Il devenait dangereux de s’approcher du bord de la falaise car on ne voyait rien et le sol était très glissant. Mû par le souhait de voir la stèle en hommage à Llewelyn Powys, je décidais de quitter le chemin côtier et de couper à travers les champs. Ma compagne, qui n’était pas entièrement certaine de la pertinence de ce choix, me suivait en silence. Quelques instants plus tard, trempés jusqu’aux os, nous trouvâmes la stèle quelque-part sur la lande.

La pluie eut peu à peu de l’ascendant sur notre humeur. Nous marchions dans des champs détrempés, les chaussures de plus en plus lourdes, les vêtements complètement mouillés, sans savoir où nous étions. Pendant deux heures nous avons erré sur la lande, prostrés dans le mutisme et la mauvaise humeur.

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Marchant seul et bougonnant, loin devant ma compagne, la suite du texte de Llewelyn Powys me revenait en mémoire…

Dans les Downs, sur le chemin du retour, la pluie se mit à tomber, et je passai l’après-midi étendu sur le sofa près de la fenêtre. Avant d’allumer la lampe mon regard s’arrêta avec une sensation de conscience accrue sur les vitres de la fenêtre, éclaboussées et couvertes de gouttes de pluie. Aucun objet sans doute n’aurait pu me faire mieux sentir ma propre existence que ce verre lisse et lavé par la pluie, si dépourvu de couleur et si mélancolique, si évocateur, dans la lumière tombante, des après-midi pluvieux que j’avais connus. Theodore entra, et je m’aperçus aussitôt qu’il était plongé dans l’une de ses pires humeurs dépressives. Les traits de son visage avaient le même air lugubre que celui des vitres résignées sous la pluie grise qui dégoulinait. Nous parlâmes ensemble. « Tout ce que nous pouvons faire dans cette vie, dit-il, c’est, chaque jour, nous fatiguer tellement le corps que le repos est le bienvenu : avant la mort au bout ». Je lui parlai de la félicité de la vie, mais il ne voulut rien entendre. « Pour une pinte de miel, un gallon d’écorchures ; pour une goutte de plaisir, un livre de peine ; pour trois doigts de réjouissance, une aune de gémissements. Car le lierre s’accroche au chêne comme la souffrance à la vie. Ta philosophie est fausse », cria-t-il avec plus d’émotion que je ne lui en avais jamais vu montrer, « fausse, fausse, et encore fausse. Nous devons apprendre à faire bon accueil à la Mort. La Mort est le grand Géniteur de toutes choses, sans qui la Vie n’existe pas[3] ».

Sans aller jusqu’à cautionner la philosophie de la vie de Theodore Powys, d’un pessimisme inégalable, il faut admettre que d’imaginer devoir vivre dans ce lieu isolé pendant plusieurs jours, voir des semaines entières, sous la pluie et la grisaille, est une chose redoutable… Cependant, après avoir marché pendant trois heures dans la brume et sous la pluie, dégustant un thé bien chaud et réconfortant dans le pub de Lulworth, et apercevant un magnifique arc-en-ciel au dessus des vertes collines, je promettais à ma compagne de revenir avec elle et les enfants, afin qu’elle puisse voir la Durdule Door comme je l’avais vu la première fois, sous le soleil.

 

[1] J’ai raconté cette promenade dans un chapitre de La mer pour horizon, Les Perséides, 2014.

[2] Llewelyn Powys, Peau pour Peau, traduction de l’anglais par Marie-Christine Simian, Hatier, 1991, p. 102-104.

[3] Llewelyn Powys, Peau pour Peau, op.cit, p. 104-105.

Les passants des grandes villes

Il est grand temps maintenant de nous poser la question capitale et de chercher la cause de cette expression morne et tendue, cette expression de hâte et de fièvre – cette expression à la fois si apathique et si anxieuse, d’où sont absentes la joie de vivre et la paix – qui se lit sur le visage des passants que nous croisons dans les grandes métropoles occidentales. C’est une expression exactement semblable, en fait, à celle que l’on pourrait observer sur les traits des fourmis, les plus misérables des insectes asservis à la coutume.

Si un film nous montrait des images de fourmis en gros plans géants, nous aurions à coup sûr l’impression de nous voir dans un miroir !

Et cette apathie perpétuelle, ce mélange de grisaille et de tension, quelle en est la cause psychique ? Tout simplement le manque d’intelligence, l’incapacité de reconnaître où il faut chercher le bonheur ! Car enfin on ne peut supposer que tous ces individus désirent être ainsi mornes et misérables. Ils font, de fait, quelques efforts spasmodiques et dérisoires pour s’arracher à cette effroyable indifférence, à cette fatalité poussiéreuse. Ils vont au « ciné » ; ils s’invitent les uns chez les autres ; ils boivent ; ils forniquent ; ils lisent les faits divers. Mais tous ces remèdes restent manifestement inefficaces – ou sont suivis d’effets si éphémères qu’ils ne valent pas la peine d’être mentionnés. Certes, les plantes, les arbres, les animaux, les reptiles, les oiseaux et les poissons sont mortels et connaissent, qui plus est, une mort tragique : mais tant qu’ils sont vivants – il suffit de les regarder pour en être certain ! – ils passent de longues périodes d’extase de vivre, alternant avec des périodes de paix profonde et de satisfaction indépendante. Ils sont la proie de mille terreurs, en butte à mille périls. Leur vie, tout comme la nôtre, n’est qu’un interminable combat pour se procurer de la nourriture. Mais parallèlement à ces dangers et souffrances tragiques dont leur vie abonde, ils connaissent – de façon répétée bien qu’intermittente – la jouissance intense et magique que leur cause ce simple fait primordial qu’ils sont en vie, qu’ils ne sont pas encore morts ! Alors que tant d’habitants de nos grandes villes, quant à eux, pourraient tout aussi bien être morts, étant donné le peu de plaisir qu’ils tirent de ce fait essentiel qu’ils sont encore en vie.

John Cowper Powys

Citation en provenance de la traduction française de In Defense of Sensuality (1930), traduction par Michèle Tran Vai Khai, Apologie des sens, Le livre de poche, 1975, p. 215-216)

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A propos de la religion…

John Cowper Powys

Considérer la religion comme une mythologie ne diminue pas pour autant son importance. Cela lui redonne au contraire un merveilleux prestige et lui restitue l’enchantement et la poésie naturelle qu’elle possédait à l’origine – avant qu’elle ne les perde dans le laboratoire des spéculations théologiques.

*

Aucune culture du sens esthétique ne peut se permettre de négliger la célébration et la valorisation des éléments fondamentaux de notre expérience vitale tels que la naissance, l’amour, la nourriture, le feu, l’abri, la procréation, et la mort. Ce sont ces choses-là précisément, lorsqu’elles se présentent une par une, que la Religion en tant que Mythologie s’approprie et auxquelles elle confère une valeur sacrée.

*

Il semblerait presque qu’il faille passer par quatre étapes de développement avant de pouvoir appréhender l’ultime secret de la religion. La première pourrait être appelée croyance émotionnelle. La seconde, croyance métaphysique. La troisième, désillusion absolue. La quatrième, appréhension esthétique.

Et cette dernière étape induit une reconnaissance du rôle des traditions qui ont généré par leur lente accumulation une poésie permettant à l’homme de rehausser son existence, ainsi que de cantonner la confusion à laquelle il est condamné dans les limites du supportable.

*

L’Art comble toujours en nous un besoin situé au-delà de la sphère de la rationalité. Et tant les idées que les rituels de la religion sont le théâtre d’ombres de l’Humanité projeté sur les parois de son vaisseau au long cours.

John Cowper Powys, La religion d’un sceptique, traduit de l’anglais par Judith Coppel-Grozdanovitch, éditions José Corti, 2004.

Entre les vagues

– Mais comment, s’exclama Marie, vous est venu le titre pour votre blog : « Entre les vagues ? » C’est après avoir longtemps contemplé la Grande Vague de Kanagawa du peintre Hokusai ?

– Pas du tout.

– Parce que tout – du monde à nos idées et sensations – tout est ondulation autour de nous ?

– Peut-être bien…

– Ou alors, plus simplement, après un bain de mer en Bretagne, à marée haute, quand les vagues s’abattent avec fracas contre les rochers ?

– C’est presque ça.

– Vous ne vous baigniez pas mais vous regardiez le paysage en attente que la mer, entre ses murmures, vous souffle une petite idée…

– Disons que John Cowper Powys, pour qui les pensées peuvent se changer en vagues, a bien aidé la mer pour nous souffler un titre.

– Comment ça ? fit Marie, nous considérant avec perplexité.

– Nous lisions Les sables de la mer et chacun récitait, en nous corrigeant mutuellement, le tout début du livre, les premières phrases du premier chapitre, celles-ci :

La mer ne laissait pas entamer son individualité : de toute l’énorme masse visible de ses eaux elle restait la mer, entitié triomphante, gouffre insatiable en dépit de la fougue que mettaient les vagues à imposer leur caractère individuel. Chaque vague était, en somme, toute la mer en raccourci tandis qu’elle courait à l’assaut des pentes de la plage comme pour repousser la frange des galets ; chaque vague clamait dans toute son ampleur le mystérieux acharnement de l’antique ennemie de la terre.

Telle était, du moins, l’impression de Magnus Muir sur la plage de Sea Sands ce soir-là.

John Cowper Powys, Les sables de la mer, traduit de l’anglais par Marie Canavaggia, préface de Jean Wahl, Christian Bourgeois éditeur, 1983.

L’horizon

par John Cowper Powys

De pâles arbres s’étendent à l’horizon,

Pâles, faibles, ternes et gris –

Sont-ils réels ? Ils flottent

Dans la brume au loin.

Je vois les vallées vertes et vastes,

Mais que trouve-t-on au-delà, de l’autre côté ?

Au-delà je vois une jetée en bois,

S’étirant dans un lac ombragé,

Et j’entends le cri soudain d’oiseaux sauvages

Prenant leur envol au-dessus des roseaux,

Au-dessus des roseaux et bien au-delà

De l’autre côté des arbres ternes, pâles et gris ;

Une jetée en bois – un étang ombragé,

Mais que trouve-t-on au-delà ? Que trouve-t-on au-delà ?

_

Au-delà se trouve une longue, longue route,

Bordée de fossés larges et sombres,

Où un voyageur chargé

Parle au silence qui l’entoure.

Parle au silence et parle aux arbres,

Mais que trouve-t-on au-delà, au-delà de tout cela ?

_

Au-delà, là où la longue route s’enfonce dans un bois antique,

Se trouve une maison en ruine

Ses chevrons pourrissent, s’enfoncent et tombent,

Et rien ne distrait sa solitude,

Seul un héron, haut dans le ciel,

Pousse un cri mélancolique ;

En direction de la maison, de la route et des arbres,

En direction du voyageur qui passe par là ;

Je vois les vallées vertes et vastes,

Mais que trouve-t-on au-delà – de l’autre côté ?

_

De pâles arbres s’étendent à l’horizon,

Pâles, faibles, ternes et gris,

Sont-ils réels ? Ils flottent

Dans la brume au loin !

Au-delà et au-delà, et plus loin encore,

Au-delà, jusqu’à la dernière colline du monde –

C’est ainsi. Il en sera toujours ainsi !

_

Poème en provenance de Mandragora (1916)

Traduction : G Le Brech

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Victor Hugo

Par John Cowper Powys

Mes premières représentations de Victor Hugo l’associent à la mer. C’était sur le vieux port de Weymouth, qu’enfant, je regardais les vapeurs aux cheminées rouges des îles anglo-normandes prendre le large pour ce qui, à cette époque, me paraissait être un merveilleux voyage plein de mystère et de péril. J’ai lu Les Travailleurs de la Mer à l’école de M. Hardy, Sherton Abbas, située à l’intérieur des terres, là où, on s’en souvient peut-être, le pauvre Giles Winterboune s’est rendu, si anxieux, pour ramener sa Grace à la maison.

Je l’ai lu dans ce qui était sans doute une traduction pour le moins singulière. Le livre avait cette reliure démodée à « dos jaune » qui était alors considérée dans les familles des clergymen comme le symbole de tout ce qui était dissipé et dangereux ; et, sur la couverture jaune était reproduit d’une façon absolument terrifiante le monstrueux poisson démoniaque qu’affronte Gilliatt dans la terrible caverne marine.

Certaines scènes de ce roman ont pris possession de ma mémoire avec une force diabolique. Celle, par exemple, où le vaurien victorieux, alors qu’il nage, « se sent saisi par un pied », celle où l’homme achète le revolver dans la petite armurerie, cette scène terrifiante, à la fin, où Gilliatt se noie en voyant s’éloigner le navire qui emporte son amour vers le bonheur dans les bras d’un autre… Toutes s’imposaient alors à mon imagination, comme elles le font encore, avec l’intensité d’une expérience personnelle.

Ce fut bien longtemps après, en fait il n’y a guère que cinq ou six ans, que j’ai lu Notre-Dame de Paris. J’avais emprunté cet ouvrage à la bibliothèque de bord d’un paquebot des lignes transatlantiques, et son contenu d’horreurs fantastiques qui atteint un niveau de mélodrame presque insupportable, s’harmonisait plutôt bien avec le bruit sourd des moteurs la nuit et la contemplation, à longueur de journée, des eaux houleuses.

Notre-Dame est sans conteste un livre confondant. N’était le génie qui l’inspire, cette ineffable qualité rédemptrice, ce serait un des plus scandaleux produits d’une flagrante recherche du sensationnel à laquelle se soit jamais complu la morbidité humaine. Mais le génie l’habite du début à la fin ; jusque dans ses scènes les plus invraisemblables. Et, dans l’ensemble, je trouve que c’est une histoire beaucoup plus captivante que, disons, Le Comte de Monte-Cristo, ou n’importe lequel des ouvrages de Dumas à l’exception des Trois Mousquetaires.

Je n’ai jamais, même enfant, fait grand cas de Dumas, et je discerne chez ceux qui s’obstinent à le préférer à Victor Hugo la présence d’un engouement passager si étranger à mes goûts que je suis tenté de le considérer comme ne valant guère mieux qu’une affectation.

Le génie de Victor Hugo n’est nulle part plus évident que dans les noms qu’il invente. Esméralda, Quasimodo, Gilliatt, Cosette, Fantine – ils sont tous environnés de cette indescriptible aura de pure romance qui, plus que tout, nous restitue les « longues, longues méditations » de la jeunesse.

Je trouve que Fantine est le nom le plus beau, le plus fabuleux, jamais donné à une femme. Il suggère beaucoup plus de mystères naturels et délicats que Fragoletta, Dolores, Charmian ou Ianthe.

J’incline à affirmer que c’est dans la sphère de la pure imagination poétique que Victor Hugo est le plus grand ; bien que, comme tant d’autres étrangers, je trouve difficile de lire sa poésie formelle. C’est, je pense, son imagination poétique qui lui permet de donner à ses scènes isolées un relief si frappant qu’elles s’impriment dans l’esprit avec une telle force. Dans tous ses livres, quand on se remémore le déroulement de tel ou tel de ses récits, c’est aux scènes individuelles prises séparément qu’on se surprend à penser. Et quand il a jeté, grâce à quelques coups de projecteur semblables à des éclairs, les grandes lignes originales de l’une de ses superbes créations, c’est plutôt par le biais de scènes en marge de l’action qu’il fait ressortir des ténèbres environnantes les caractéristiques fondamentales d’un personnage que par un procédé de développement psychologique continu.

Sa psychologie est celle d’un enfant ; mais elle n’en est peut-être pas plus mauvaise pour autant ; car il est remarquable de constater à quel point, souvent, l’analyse psychologique la plus exhaustive passe à côté du vrai mystère du caractère humain. Victor Hugo se met à l’œuvre par fulgurances. Il tient une torche enflammée et la plonge, de temps en temps, dans les cavernes du cœur humain. On prend alors conscience d’Ombres prodigieuses qui vont de ténèbres en ténèbres.

Sa méthode est gnomique, laconique, sibylline ; jamais persuasive, jamais plausible. C’est « Regardez, là ! » et à nouveau « Regardez, là ! » et soit nous sommes avec lui, soit non. Il n’y a pas de demi-mesure, pas, petit à petit, de lentes révélations.

Un de ses artifices littéraires les plus intéressants – et il est essentiellement poétique – c’est la présence d’un arrière-plan qui se diffuse à travers toute l’histoire et acquiert une sorte de personnalité qui pèse sur le déroulement du récit, un arrière-plan qui, souvent, avant la fin du livre, devient beaucoup plus captivant et important qu’aucun des humains dont il domine le drame.

C’est, par exemple, le cas de la mer elle-même dans Les Travailleurs. De la cathédrale historique dans Notre-Dame. De la grande Révolution- sans nul doute une espèce de cataclysme naturel – dans Quatre-vingt-treize. Des grands égouts de Paris dans Les Misérables. Du terrible sourire figé – bien qu’il s’agisse plutôt d’un symbole que d’un arrière-plan – du malheureux héros de L’homme qui rit.

C’est l’un des plus curieux et des plus intéressants phénomènes de l’histoire de la littérature, que cette transformation d’un poète en auteur de romans, romans qui recèlent au moins autant si ce n’est davantage de qualité poétique que la poésie orthodoxe de la même plume.

On est conduit à se demander quel genre d’histoires Swinburne aurait écrit s’il s’était risqué sur ce territoire ou ce qu’auraient été les romans de Tennyson. Thomas Hardy a commencé par la poésie et y est retourné ; et on a l’impression que, plus que toute autre chose, c’est l’absence de cette qualité dans les interminables récits autobiographiques sur le sexe et le caractère, dont nous abreuve la nouvelle génération d’écrivains, qui les rend au bout d’un moment, si rancis et plats.

C’est à l’exubérance du tempérament poétique, à sa démesure, que l’on doit quelques-unes des fautes les plus éclatantes de Victor Hugo ; et c’est le ton oraculaire, prophétique, gnomique, de son génie qui provoque ces curieuses brèches, ces trouées, dans son œuvre et ce fantastique arbitraire qui lui rend difficile de faire naître une continuité rationnelle et structurelle.

Les étranges facéties que l’humour de Victor Hugo condescendra à jouer, sont aussi un aspect de ce tempérament poétique. Je présume que, par nature, c’est, de tous les hommes de génie, le moins doué du sens de l’humour qui ait jamais vécu. Le poète Wordsworth en était davantage pourvu. Mais comme tant de natures poétiques dont la vive imagination se prête à toute sorte de réactions humaines, même à celles qui ne lui sont pas vraiment propres, Victor Hugo ne peut s’empêcher de s’abandonner à de bizarres saillies joviales qui, parfois, deviennent extraordinairement artificielles et forcées, voire, de temps à autre, rappellent l’horrible sourire mécanique sur le visage de l’homme mutilé de l’histoire qu’il a écrite.

La prodigieuse pédanterie de sa veine archéologique est elle aussi poétique ; de même que le stupéfiant ton d’autorité avec lequel il lance ses citations classiques et ses allusions historiques. Il arrive parfois qu’il produise sur l’esprit l’effet d’un maître d’école hilare débitant ses plaisanteries érudites à un auditoire qui n’est que trop disposé à l’encourager. D’autres fois, ses fantaisies sont si bizarres, dépassant tout ce qu’on peut imaginer, qu’on a l’impression que l’une des grandes statues de granit symbolisant la Liberté, l’égalité, ou les Droits de l’Homme au portique d’un sévère Palais de Justice a soudain cédé à la tentation de boire et formule les plus surprenantes calembredaines. Victor Hugo, dans sa veine plus légère, est vraiment, il faut bien l’avouer sans détour, un compagnon quelque peu déconcertant. On éprouve un tel respect pour la sublime imagination qu’on sait tapie derrière « ce front marmoréen » qu’on tente désespérément de trouver une forme de congruence dans ces bizarres gesticulations. C’est comme si, marchant à côté de quelque prophète révéré, on s’apercevait soudain qu’il gambade ou tire la langue. Comme si on surprenait Ajax déguisé en mime ou Eschyle agitant la marotte du bouffon.

Certains s’intéressent toujours aux choix politiques de Hugo, à ses discours du haut du balcon de l’Hôtel de Ville, à ses visites théâtrales aux barricades où « il pouvait être tué, mais ne pouvait tuer », à ses diatribes contre Napoléon III, à sa défense de la Commune alors qu’il était loin, à l’abri à Bruxelles. Certains sont vraiment déçus quand ils découvrent à quel point il était conservateur et courtisan dans sa jeunesse. Certains se délectent à rappeler comment il a poussé sa vengeance ostensible contre son impérial ennemi jusqu’à blâmer sans mâcher ses mots la reine Victoria pour l’amitié manifestée à l’Impératrice.

J’avoue qu’il m’est difficile de partager ces sentiments. Je crois sentir les feux de la rampe de l’Opéra dans ces héroïques déclamations et, en fait, le pauvre Napoléon le Petit était lui-même un tel héros d’opéra que l’élever au rang de tyran classique semble quelque peu ridicule.

L’« Endymion » de Disraeli nous donne une image beaucoup plus proche de la réalité de l’adversaire de Victor Hugo que les invectives torrentielles du poète. Je me figure l’Empereur bien plus aimable, sinon philosophe, que son éloquent juge.

Victor Hugo aimait passionnément les enfants. Qui peut oublier, dans Les Misérables les scènes avec la petite Cosette et la merveilleuse poupée que lui a offerte Valjean ? Il aimait les enfants et – en dépit de son manque d’humour, et parfois, me semble-t-il, à cause de son manque d’humour – il les comprenait parfaitement bien. Il aimait les enfants et était lui-même un enfant.

Personne, sauf un enfant, ne se serait comporté comme il l’a fait dans certaines occasions. La gravité de sa naïveté devant tout le spectacle de la vie ressemblait à la solennité d’un enfant qui prend tout à fait au sérieux chaque phase du jeu auquel il joue. Un enfant est sérieux quand il fait semblant d’être un mécanicien ou un pilote et Victor Hugo l’était quand il se prenait pour le sauveur de la société. Personne, si ce n’est un individu doué du génie parfait de la puérilité, n’aurait pu se comporter comme il l’a fait envers sa maîtresse et son épouse, ou n’aurait pu être aussi sereinement aveugle devant l’ironie du monde.

Il y a aussi peu de sensualité chez Victor Hugo qu’il y en a chez un enfant à l’esprit pur. Mais, comme un enfant, il frissonne de plaisir en approchant le bord du précipice ; comme un enfant, il aime flâner dans les champs de la mélancolie où l’anthémis blanc porte la tâche étrange du sang noir de souvenirs insolites et troublants.

L’ironie de quelque nature qu’elle soit, matérialiste ou autre, n’a jamais fait qu’effleurer sa conscience. Il manque sans vergogne, indécemment, monstrueusement d’ironie.

« Qu’allons-nous faire ? » demanda-t-il théâtralement à ses fils quand ils se furent installés dans leur demeure insulaire ; et, quand ils eurent répondu en fonction de leurs goûts respectifs, « Moi, je vais contempler l’océan ! », ajouta-t-il.

Je suis tout prêt à avouer que j’éprouve une certaine honte à rejoindre ainsi la compagnie des impies et à me moquer du héros de mon enfance. « C’était un homme, acceptez-le tel quel » et nous en tout cas ne reverrons pas son pareil de notre vivant.

Il y a, chez Victor Hugo, quelque chose d’authentiquement grand, innocent et élémental. La simplicité austère de sa vie a peut-être été trop sciemment jetée à la face du monde ; mais c’était chez lui un instinct naturel. J’hésite à parler de lui comme d’un charlatan. N’était-ce pas Goethe qui disait « Il y a du charlatanisme dans tout génie » ? Victor Hugo ne mérite guère qu’on cite Goethe pour sa défense tant il a dénigré par ignorance, dans sa puérile prévention, l’œuvre du célèbre Allemand. Mais peut-être que ce que le monde appelle charlatanisme chez lui n’est que la réaction du génie confronté au brutal entêtement de la réalité.

Qu’est donc le charlatanisme ? J’ai presque peur de vérifier le sens du mot dans le dictionnaire par crainte de découvrir que je suis moi-même affligé de ce honteux défaut. Mais enfin si Victor Hugo était vraiment un imposteur, on peut dire sans risquer de se tromper qu’on préférerait être damné avec l’auteur de L’Homme qui Rit que sauvé avec la multitude dépourvue de charlatanisme.

Mais qu’est donc le charlatanisme ? Implique-t-il simplement que l’on s’attribue faussement et absurdement des qualités que l’on ne possède pas ? Ou cela participe-t-il de le bouffonnerie? Si on était délibérément un Machiavel de la dissimulation, si l’on trompait les gens totalement et volontairement, serait-on pour autant un charlatan ? Ces derniers ne sont-ils que d’inoffensifs imbéciles trop embarrassés pour avouer leur ignorance et trop puérils pour cesser de feindre ?

L’idée de Victor Hugo dans sa vieillesse a quelque chose de noblement patriarcal. On ne peut nier que sur sa figure un génie extraordinaire est « écrit en gros » afin que nul n’en ignore. Sa tête ressemble à une sculpture de Michel-Ange. En regardant son visage on comprend où se trouvait le secret de son génie particulier. Il se trouvait dans un certain abandon tragique à une sublime lutte avec les éléments. Quand, en imagination, il se battait contre les éléments il oubliait ses convictions politiques, ses préjugés, ses bravades morales.

Quoi qu’ait pu être cette mystérieuse faiblesse que nous appelons son « charlatanisme », elle ne manquait pas de tomber, comme le fait un masque, quand il affrontait le vent, la mer, ou une de ces formes primitives de l’humaine tragédie qui sont de la nature des éléments dans leur simple configuration. Victor Hugo, en dépit de toute sa rhétorique, aurait probablement été un marin obstiné et invincible en pleine mer. Dans la forme de son crâne quelque chose me fait penser aux marins à la peau tannée. Je l’imagine tenant ferme la barre d’un bateau et filant devant la fureur d’une tempête sur l’Atlantique.

Dans ses livres, les scènes de mer sont uniques dans toute la littérature en prose. Pour les égaler il faudrait se rapporter aux poètes – à Shakespeare – à Swinburne. Il y a plus de l’esprit de la mer, de sa sauvagerie, de sa force amère, de ses bonds et de ses morsures de tigre, dans une seule ligne de Hugo que dans les pages de Pierre Loti. Je ne sais si les associations que j’ai faites dans mon enfance me rendent partial, mais aucun autre écrivain ne me fait, comme Victor Hugo, sentir les effluves des algues, saisir l’odeur piquante du sel, le battement répété des vagues. Oui, malgré tout son large éventail des effets de la mer, Pierre Loti ne parvient pas à rendre le vieux mystère éternel des profondeurs, auquel le cœur de l’homme répond par la terreur et une étrange attirance, à la façon dont cet autre y parvient. Le grand rhétoricien a trouvé là une rhétorique qui réduit son éloquence au silence et il y a répliqué par des phrases aussi brutales, brèves, éclatées, abruptes, piquantes et chassées par le vent que les vagues mêmes qui se jettent et déferlent sur une épave à demi submergée.

Et tout comme il affronte la mer, il affronte le vent, la pluie, la neige, la brume et le feu. Ceux qui aiment Victor Hugo penseront à cent exemples pour illustrer ce que je veux dire, que ce soit le château en flammes dans Quatre-vingt-treize, ou le gibet balancé par le vent sur l’île de Portland, quand l’enfant héros de L’Homme qui Rit échappe à l’orage.

Quand on essaye de sonder de façon critique les forces motrices secrètes du génie de Hugo, on est sans cesse dérouté par la présence d’éléments conflictuels. C’est ainsi que le lecteur de Notre-Dame ne peut nier trouver un certain plaisir barbare aux scènes de terreur grotesques et outrées. À la lecture des Misérables on ne peut nier ressentir une tendresse émue qui, il s’en faudrait de peu, pourrait dégénérer en un sentiment larmoyant du plus lamentable effet.

Les actes du diabolique « archidiacre » dans Notre-Dame jusqu’au moment où Quasimodo le regarde tomber du parapet, sont exactement ce que l’on s’attendrait à savourer dans un théâtre mélodramatique et démodé conçu pour ceux qui parmi les cœurs purs ont un penchant pour l’horreur. Mais on oublie tout cela très vite quand un éclair extraordinaire d’imagination vous prend à la gorge.

Je ne crois pas que Victor Hugo sera honoré et applaudi par la postérité pour son amour de l’espèce humaine. Je soupçonne ces critiques qui le tiennent pour un grand exemple de principes démocratiques et d’idées libertaires de ne pas être de grands amateurs de ses histoires. Pour eux, il n’est qu’un nom à citer, un point c’est tout.

Victor Hugo aimait les enfants et les mères des enfants, mais il avait l’âme trop noble pour gâter son génie de romancier colossal en affichant un humanitarisme éhonté. Je ne dis pas qu’il était l’exilé social hautain, triste, isolé, qu’il aurait voulu paraître aux yeux du monde ; car c’était un homme de famille aux goûts, simples et honnêtes qui tirait beaucoup de bonheur de toutes petites choses. Mais quand on en vient à considérer ce que la postérité gardera de lui je suis sûr que ce sera plutôt par son imagination que par son éloquence sociale qu’il touchera nos descendants. Ce n’est vraiment pas le moins du monde en tant que rhétoricien qu’il nous séduit dans ces contes uniques. C’est par le biais de quelque chose qui n’a rien à voir avec l’éloquence.

Il réussit ses meilleurs effets dans de soudaines et frappantes images qui semblent posséder une profondeur de diablerie fantastique digne des « eaux murmurantes » jonchées d’épaves dont il aimait percer les secrets.

On n’a pas assez compris à quel point il y avait du « macabre » chez Victor Hugo. Comme le prophète ézéchiel, le pouvoir qu’il servait lui envoyait d’étranges visions, et dans les vallées primordiales de son imagination gisent, livrés aux vents qui les blanchissent, les os des hommes, des démons et des dieux ; et l’haleine qui souffle sur eux et les fait vivre – vivre de leur étrange vie fantasmatique de lutins médiévaux dans une procession déchaînée de fous – est l’haleine de l’esprit des rêveries de l’enfance.

 

Suspended Judgments : Essays on Books and Sensations. Extrait de la traduction du livre en français par Christiane Armandet et Nelly Markovic à paraître aux éditions Les Perséides.

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Impressions Powysiennes ou l’art du détachement.

par Pierrick Hamelin

(…) P. ne disait rien, et pourtant en posant une main sur celle de son oncle, d’une extrême maigreur, et considérant son bras couvert de plusieurs ecchymoses à l’endroit des piqûres, il aurait bien aimé lui rappeler un souvenir marquant de son adolescence, l’un de ces moments rares où quelqu’un de plus âgé auquel l’on prête tous les savoirs de la vie, et donc une forme de sagesse, vous confie un secret de son art de vivre.

« Assieds-toi sur le sable, lui avait-il dit, après un bain qu’ils avaient pris ensemble, un soir d’été, en Bretagne. Je vais t’apprendre l’art du détachement. C’est très simple, tu as juste à comtempler le paysage un long moment », sourit-il, avant de préciser qu’il devait porter loin son regard, le plus loin possible vers l’horizon entre ciel et mer, et dans le même temps se laisser enlacer par le bruit des vagues et les cris des oiseaux, et après quelques minutes fermer les yeux, respirer les parfums de la mer, ne retenir aucune pensée et tenir bon, oui tenir bon… jusqu’à ce que l’on sente un léger étourdissement, une secrète palpitation du coeur, et dans la courbe où l’on sent venir le détachement, se laisser aller, passer sans effort dans l’autre face du temps où le corps perd insensiblement corps, où l’esprit s’enivre de se sentir relier à quelque chose qui le dépasse, où l’un et l’autre s’enroulent dans l’énigme de toutes choses et, dans une sensation d’éternité, s’unissent au sable, à l’eau, aux roches, à l’herbe et à la terre des falaises…

Extrait d’un texte rédigé en regardant la mer à Saint-Jean-du-Doigt, juillet 2015.

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« Moments » 

par John Cowper Powys

Oh, il y a des moments dans nos vies,

Où, dans les faibles marais de notre âme,

Se battent des oiseaux de proie

Contre un vent maussade.

 

Sombrant, se noyant, dans un vaste flux,

De tous bords, sans résistance, comme la mer.

Je prie et loue Dieu d’où je me tiens,

Quand un tel moment m’envahis !

Poème en provenance de Mandragora (1916)

Traduction : G Le Brech

__________

John Cowper Powys, chamane de la vie intérieure (partie 2)

par Marcella Henderson-Peal

John Cowper Powys attribuait à chaque élément et peut être davantage encore aux éléments inanimés une interface cosmique spirituelle permettant une conjonction réciproque. On ne peut pas vraiment dire que Powys voit l’objet, le repère. Non, c’est l’objet qui se présente à lui, se reflète en lui suscitant ainsi une forme d’extase. L’objet est élevé et sacralisé par l’expérience et permet ainsi une sacralisation d’un Soi intérieur.

Je suis plus ou, si l’on préfère, pis que sentimental quand l’Inanimé est en cause, surtout lorsqu’il s’agit d’un objet qui, l’imagination aidant, peut être considéré comme une idole, un totem, un fétiche, une pierre ou un morceau de bois sacrés. [1]

Le monde extérieur selon JCP se situe à plusieurs niveaux d’expérience qu’il appelle les multivers. Il faut une tension, une opposition entre ces niveaux pour que l’expérience devienne extase.

Bref, c’est en premier et dernier lieu que le contraste produit ce que nous appelons l’extase. Chose qui ne peut que paraître assez naturelle à quelqu’un qui en est, comme moi, venu à croire au dualisme de la Cause Première elle-même. [2]

Le monde physique inclut des présences conscientes, est matière consciente, il est habité. C’est une notion, une approche partagée par d’autres auteurs. John Cowper Powys n’était pas un illuminé, un fou de spiritualité New Age. Au contraire, il instrumentalise cette perception de l’extérieur et du cosmos dans sa globalité pour parvenir à entrer en lui-même pour en ressortir ensuite à un niveau de perception supérieur. Ce niveau est atteint en passant par la sensation et l’émotion qui font l’unicité de l’expériant car « … car c’est par nos sensations que nous sommes différents les uns des autres. » [3]

C’est dans la sensation que se trouvent tous les mystères de la vie consciente. ….A chaque seconde de nos vies nos esprits travaillent à créer au travers de nos sens … L’esprit est constamment en éveil frissonnant de souvenirs de douleur et de plaisir … Ses reactions … créent de nouveaux mondes pour que l’âme y habite. [4]

Ainsi, de même, le monde intérieur, le Soi, compte également plusieurs niveaux dont un niveau qu’il appelle « le moi ichtyosaure » qui lui permet de voir le monde avec « des yeux de boue », le regard de la boue, la matière la plus simple, primaire et inanimée qui soit et de parvenir à « l’empathie élémentale »[5] slave qu’il admirait chez Dostoïevski, son auteur favori et qui est également curieusement proche de l’esprit celte.

Le monde spirituel et matériel se mêlent sans cesse dans l’œuvre romanesque et les essais de Powys et font apparaître l’auteur ou un de ses personnages comme une figure chamanique qui transforme les courants psychiques, qui marque les pierres, les arbres, les montagnes, les ruines ou les objets du quotidien et qui est issu de la conscience pure avant d’être mué en mythologie personnelle.

Abandonnez-vous aussi entièrement qu’il vous est possible de faire à toutes ces sensations mi-physiques et mi-mentales qui nous envahissent à certains moments et apportent avec elles le poids de la connaissance consciente que nous sommes en fait en train de nous unir, corps et âme avec les ‘élements inanimés’ qui nous entourent ! [6]

L’expérience offre des sensations que Powys divise en deux sortes. L’expérience sous-rationnelle qu’éprouve une vache mâchant de l’herbe dans un pré et l’expérience sur-rationnelle qui offre une élévation intellectuelle grâce à la matière « ‘pressentiments d’ immortalité’ issus de ce que l’on appelait ’Matière’, issus de chaque pore de la peau … » [7]

Il poursuit en ajoutant qu’il est inutile que la matière à l’expérience soit esthétique, il faut se méfier du beau et du vrai car « Nous sommes les disciples du principe de vie inhérente à la Vie elle-même et non pas de ses aspects transcendants».

L’expérience que l’on a à regarder un simple mur, de la poussière, un nuage à l’horizon, l’odeur de la peinture ou du goudron, un toit, un peu d’eau dans une flaque a autant de valeur qu’un champ de fleurs ou la forme d’un galet parfait façonné par les vagues « qui devient le support d’un afflux d’émotion inexplicable ».[8]

La forme, l’alchimie de la matière n’a pas d’importance, ce qui compte c’est d’y mélanger son âme et par là d’aller à la rencontre des âmes de ceux qui nous ont précédés et ont vécu les mêmes sensations à la suite des mêmes expériences. De la même façon, nous sommes reliés à nos descendants par le flux incessant de la répétition de la sensation mais aussi à nos ascendants, à l’histoire, au temps qui demeure présent dans la réalité de la sensation qu’on en a. Ainsi, lors d’un voyage à Florence, John Cowper Powys en retient :

Je dois à Florence une certaine façon de m’imprégner de la substance du marbre et de la pierre, une certaine façon de m’imprégner de la poussière aux odeurs ensoleillées qui saupoudre les marches des vieilles églises, les vieux monastères, les vieux ponts, grâce à quoi j’ai pu ressentir l’éternelle consolation qui émane d’un passé aux richesses multiples sans me casser la tête au sujet de fines distinctions esthétiques à établir et de l’exactitude de telles ou telles données historiques. [9]

Son rapport à l’Inanimé lui permet d’effacer les frontières du temps dans un espace qu’il crée dans son interaction avec l’objet.

L’une des raisons pour lesquelles l’expérience de l’interaction avec un objet lui procure (ou pas) des sensations exacerbées, au point que l’on puisse les qualifier d’extases, est peut-être tout simplement dû au fait que John Cowper entretient avec les objets inanimés une relation quasi enfantine :

Je sais toujours ce que c’est que le culte des fétiches. J’ai aujourd’hui, par exemple, une adoration de fétichiste pour mes trois cannes, et si je ne suis jamais allé jusqu’à les mettre à la portiere, Durant mes voyages, pour leur faire partager avec moi les plaisirs qu’offre le spectacle du monde, il m’arrive de me prendre sur le fait où je les traite comme des êtres à demi animés. [10]

Il poursuit en énumérant les objets qui lui ont procuré des transports inoubliables, comme, pare exemple, une vieille édition d’Euclide, sa pipe posée sur les Œuvres Poétiques de Wordsworth, et les bottes souillées de boue et de terre de son père, lesquels…

 …la signification que certains objets devaient prendre au cours de ma vie, en se faisant, de la meme mystérieuse façon, le réceptacle de ce que l’on pourrait appeler l’extase insondable. [11]

Cette phrase et ces précisions apparaissent en tout début du récit de son autobiographie. Il s’agit de l’une de ses œuvres majeures, d’une grande originalité en ce qu’elle ne respecte aucune date, qu’elle ne dévoile aucun des noms des femmes qui ont marqué sa vie, aucun des éléments habituellement associés à une autobiographie rédigée lorsqu’il avait soixante ans. Il a vécu trente années de plus après sa publication. La place de la description de son rapport aux objets inanimés et la force de l’impression qu’il en retire en début de rédaction d’un texte très personnel nous livre ainsi les clés de son jardin le plus secret et public à la fois. La direction qu’a pris sa vie intérieure « … cette poussée d’un élan vital intime … semble avoir abouti à une création demie-consciente de moi-même par moi-même» est alimentée en permanence par « une jouissance mi-mystique mi-sensuelle de notre déconcertant univers »[12] qui le propulse ensuite à d’autres degrés plus élevés dans une quête de Soi.

________________________

[1] John Cowper Powys, Autobiographie, Gallimard, Paris, 1965, trad. Marie Canavaggia, p.362

[2] Ibid., p.47

[3] John Cowper Powys, Mortal Strife, Village Press, 1974, p. 101, trad. M. H-P

[4] Ibid.,  p.118, trad. M.H-P

[5] John Cowper Powys, Dostoievesky, Village Press, 1974, p. 25, trad. M.H-P

[6] John Cowper Powys Mortal Strife, Village Press, 1974, p.141, trad. M.H-P

[7] Ibid., p.141, trad. M. H-P

[8] Ibid., p.149, trad. M.H-P

[9] John Cowper Powys, Autobiographie, Gallimard, Paris, 1965, trad. Marie Canavaggia, p.353,

[10]Ibid,. p. 43-44

[11] John Cowper Powys, Autobiographie, Gallimard, Paris, 1965, trad. Marie Canavaggia, p.14-15

[12]Ibid.,, p.16

John Cowper Powys, chamane de la vie intérieure (partie 1)

par Marcella Henderson-Peal

Né dans le Derbyshire, John Cowper Powys fut élevé dans le Wessex où son père était pasteur. Il grandit dans une famille nombreuse de onze enfants, nourris des lectures que leur faisait Madame Powys mère, de la simplicité des sermons dominicaux du révérend Francis Powys et des longues promenades dans la campagne avec ce dernier, lequel était également un naturaliste éclairé. Attentif au moindre élément de la nature, à la forme des feuilles, aux noms des plantes poussant aux bords des chemins, au moindre insecte et être vivant, le père inculque un respect et un amour de chaque élément du monde quel que soit sa taille et sa fonction, vivant ou inanimé à ses enfants.

John Cowper va garder toute sa vie un attachement très fort aux longues marches quotidiennes, un rituel qu’il observera où qu’il soit, à la ville comme à la campagne. Enfant, les éléments de la nature « just the naked elements » même les plus insignifiants prennent autant d’importance que les personnages  des romans de Walter Scott que leur lit leur mère à voix haute et viennent nourrir l’imaginaire du jeune Jack.

L’imaginaire de l’enfant est à la base de toute perception poétique de la réalité, de l’objet et bien sûr du jouet, objet inanimé magique car animé par l’imagination et les différents niveaux de lecture de la réalité physique qu’en fait l’enfant.

À un enfant véritable, n’importe quoi servira de jouet. Les jouets bon marché procurent à ces êtres d’exception un incalculable plaisir. Mais c’est toujours à leurs vieux jouets, aussi bon marché soient-ils, que les enfants tiennent. Pourquoi ? Parce qu’ils ne sont plus simplement des jouets. Ils sont passés au rang de medium, ils se sont changes en ponts, en échelles, en trappes, en tapis volants grâce auxquels les enfants communiquent avec le royaume des cieux, pénètrent, autrement dit, dans la pays arc en ciel de leur propre imagination ! [1]

Ce qui est de la plus haute importance pour John Cowper Powys, c’est la magie même s’il avoue avoir des difficultés à définir ce qu’il entend par ce mot. La magie comme la ressent John Cowper implique…

(…) le sentiment d’un pouvoir vivant qui s’exerce sur la matière et l’existence d’une grande brèche dans l’espace, d’un grand vide pur et clair dans l’ordre des choses où la vie déclenche des réactions absolument neuves qui, telles des bulles féériques, vont en flottant se perdre dans l’inconnu. [2]

Cette citation donne en quelques mots une définition de son rapport au monde. Ce monde se compose de plusieurs niveaux et donc de plusieurs niveaux de réalité. Ceux-ci conduisent à plusieurs niveaux d’expérience. L’expérience est plus forte quand elle a pour objet un élément/objet inanimé car il est possédé davantage par celui qui le perçoit. L’inanimé ne se défend pas, il est passif et objectif. L’expérience et l’interaction avec un objet inanimé est moins complexe à première vue que l’expérience d’un objet animé et conscient. L’objet inanimé est un symbole, la réification toute faite d’un support à l’envol de l’imaginaire. Un fétiche. Un fétiche qui représente le niveau de réalité où se place la conscience de l’expériant.

La véritable réalité relève entièrement de l’esprit. Elle est en partie bonne, en partie mauvaise, mais elle tient la réalité inférieure (simple agglutination de matière et de force matérielle) sous sa domination. Elle la crée et la détruit selon son bon plaisir. [3]

Powys puise en toutes ces choses l’essence de ce qui deviendra plus tard une approche très hétérodoxe du monde où l’apparence n’est qu’un voile à travers lequel ce qui est immuable et éternel se révèle de manière sporadique afin d’être sans cesse réinterprété, réapproprié et utilisé comme la baguette du magicien, figure symbolique et mythique qui plaisait énormément à John Cowper. Il se l’appropriait d’ailleurs volontiers pour une nouvelle interprétation des mondes intérieurs et extérieurs.

(…) la seule façon foncièrement philosophique de prendre la vie consiste en un acte triple de l’intelligence. Il faut, premièrement, accepter les données de non-sens, admettre que nos impressions du monde correspondent à la réalité réelle du monde en rejetant toute interprétation électronique. Deuxièmement, admettre qu’en notre sentiment intime d’exister et de vouloir réside la seule indication qui nous saura jamais fournie sur ce qui fait que cette réalité est ce qu’elle est. Troisièmement, nous astreindre à jouir d’une façon personnelle de cet univers fait par nous et que nous détruisons et recréons à perpétuité. [4]

La conscience fait écho au monde extérieur qui est…

(…) Un inextricable pêle-mêle de forces enchevêtrées nanties, chacune, de sa lueur, de sa demi-lueur ou de son quart de lueur de conscience. [5]

Thomas Nydhal écrit dans « En lisant Une Philosophie de la Solitude de John Cowper Powys » :

Quand on lit Powys, on ne trouve ni foi, ni système dogmatique ou doctrinal. Il est dans le meilleur sens du terme un philosophe péripatéticien, qui par un développement intérieur (…) met en forme ses mots, et non grâce à un ensemble de dogmes empruntés à d’autres. [6]


[1] Autobiographie, NRF Gallimard, Paris, 1965, trad. Marie Canavaggia,  p. 35-36

[2] Idid.,  p. 35

[3] Idid, p. 35

[4] Idid, p. 59-60

[5] Idid, p. 59

[6] Thomas Nydhal, dans la lettre powysienne n°9, printemps 2005, p.29

A propos de Wood and stone

par Jacqueline Peltier

John Cowper Powys a écrit Wood and Stone, son premier roman, vers 1914. Le livre fut publié par Arnold Shaw à la fin de 1915. Ce furent pour lui des années difficiles : il perdit sa mère (le 30 juillet) à peu près au moment où la Première Guerre mondiale commençait, il était malheureux dans son mariage, et désespéré par ses relations avec Frances Gregg, son “chat sauvage” qui s’était mariée avec Louis Wilkinson. Les pensées de John Cowper étaient également tournées vers la philosophie de Nietzsche, car à New York il venait de participer à un débat enfiévré sur Nietzsche et la guerre, et il avait débattu avec un certain professeur Hudson qui était un antagoniste agressif du penseur allemand.

Devine combien je fus content de découvrir à mes côtés l’admirable Lichtenberger en personne, tu sais, le Français qui a écrit le livre sur N. dans l’édition Foulis ? (…) Le professeur Hudson en fut réduit bel et bien à beugler, brailler et se montrer brutal. Il a finalement eu recours à des rodomontades rhétoriques comme quoi Nietzsche était un ennemi de la Démocratie américaine, un ennemi de Dieu et un anarchiste antisocial. Le Français s’est retiré de la scène avec discrétion et élégance, comme pour dire “Quels barbares ! Quels abrutis !” (Letters to his Brother Llewelyn, 28 novembre 1914)

Pendant ce temps, Llewelyn était parti au Kenya comme fermier, et Marion Linton, la jeune fille avec qui il était fiancé, lui écrivit pour lui faire part de son intention de devenir religieuse :

Eh bien ! c’est la fin de la bataille, Lulu contre l’Urbs Beata, Roma Imperatrix, Maria Gratia Plena, Ecclesia Seculorum ! Quels démons que ces gens — sans doute en ont-ils après son argent ! Que Dieu les damne !

Ainsi John Cowper écrivait-il à Llewelyn en Juillet 1915 afin sans doute de le consoler de cette défection qui portait un rude coup à l’amour-propre du jeune frère. Nous trouvons des traces de cet épisode dans le roman, à travers le caractère de Vennie Seldom.

L’action du livre se passe dans un village, Nevilton, qui est en fait le Montacute de leur jeunesse (Mons Acutus), très reconnaissable avec son superbe manoir du 16ème siècle, Montacute House, les deux presbytères, l’ancien situé près de l’église Ste Catherine (au nom inchangé), où vit Hugh Clavering, le jeune pasteur tourmenté ; l’autre, plus grand, qui se trouve plus loin le long de l’avenue, où Mrs Seldom et sa fille ont trouvé refuge, est clairement la maison même ou le Révérend Charles Powys a élevé sa nombreuse famille tout en exerçant sa charge de pasteur. L’horrible Goring habite la ferme du Prieuré, Abbey Farm dans la réalité, seul vestige d’une abbaye, détruite par Henry VIII. Leo’s Hill est en fait Ham Hill, et John Cowper pour le mont Nevilton a décrit la colline boisée surmontée de sapins connue sous le nom de St Michael’s Mount et que décrit également Llewelyn dans A Baker’s Dozen. Les paysages sont donc très fidèles à la réalité et une partie des personnages l’est aussi : les frères Andersen sont les portraits — ébauches un peu rudes — de Llewelyn et John Cowper. Neil Lee dans son essai Sun Sea and Samphire attire l’attention sur un article de Llewelyn paru dans The Rationalist Annual. Llewelyn y évoque un épisode révélateur de l’attitude des deux frères concernant la religion au détour d’une discussion qu’il eut avec John Cowper au sujet d’un livre qui l’avait impressionné, The Astral Universe, de Sir John Ball. Ce livre fut à l’origine d’un clash entre leurs deux philosophies opposées :

Je me souviens avoir discuté de ce livre de Sir Robert Ball un automne tandis que nous revenions en passant par Ham Hill d’une promenade nocturne à Norton-sub-Hamdon, un village à trois miles à l’ouest de Montacute. Je plaidais ma cause avec force, et je pourrais encore maintenant trouver l’endroit même, un peu au-dessus de “Jack O’Beards”, où mon frère s’arrêta et, levant exaspéré sa main vers les étoiles qui étaient rassemblées comme des abeilles dorés au-dessus du camp préhistorique, s’écria reprenant les mots de Walt Whitman : “Si la matière règne, alors, Alarme ! Nous sommes trahis.”  Quand je lui lus le manuscrit de mon livre, Impassioned Clay, je me souviens lui avoir reproché son manque d’enthousiasme. “Bon Dieu !” s’exclama-t-il, “ comment pourrais-je être autrement que sans réaction devant un tel livre !”

Il est tout-à-fait probable que les graves ennuis de santé que connaissait John Cowper dans ces années-là ont influencé le sombre destin de James Andersen. En ce qui concerne Luke, Llewelyn (selon son biographe) fit des objections au portrait pas très flatteur que John Cowper en avait fait :

“Faire se marier Luke, c’est, j’en suis sûr, une bévue — une bévue qui me touche personnellement” et il regrettait l’amour du désinvolte Luke pour “les joncs élégants” — “des objets fragiles, inutilisables et déprimants” comparés aux cannes en frêne que lui utilisait. (The Life of Llewelyn Powys, par Malcolm Elwin, 1946)

Il est également probable que le patelin Mr Taxater est inspiré de William John Williams dit “le catholique”, un ami de John Cowper, que Maurice Quincunx a certains traits de Theodore Powys et que Bessie-la-sorcière est probablement inspirée par la Nancy Cooper que décrit Llewelyn dans Somerset Essays.

Juste avant la parution du livre, John Cowper confie à son frère :

Tu sais — dans cette nouvelle manie d’écrire des romans, je suis devenu singulièrement indépendant des gens, des personnes. Je ne veux voir personne, ni faire l’amour à qui que ce soit — je veux seulement qu’on me laisse tranquille afin d’écrire (…) Mon seul désir, mon intention maintenant c’est d’écrire. Tu sais que je n’ai jamais eu ta capacité de jouir de la vie. J’ai toujours été un peu fou, fonçant tête la première dans telle ou telle obsession. Eh bien! Mon obsession maintenant c’est d’écrire et mon cœur se durcit dans sa solitude. (Letters to his Brother Llewelyn, 29 octobre 1915)

Ce texte a été originairement publié dans la lettre powysienne, n°2, automne 2001.

Une rencontre sous la lune

par Goulven Le Brech

Rarement une amitié entre frères aura été aussi forte que l’amitié entre John Cowper et Llewelyn Powys. Entre l’ainé et le benjamin de cette grande fratrie des Powys, les liens dépassent la fraternité filiale : c’est d’un véritable amour qu’il faut parler.

Un témoignage de cet amour se trouve dans le premier chapitre de Ducdame, roman intitulé dans sa traduction française Givre et sang. L’action se situe quelque part dans une bourgade de la campagne anglaise, inspirée d’un lieu du Dorset probablement. Il est deux heures du matin, par une nuit de pleine lune du mois de novembre. Le héros du roman, Rook Ashover, quitte discrètement sa chambre en prenant soin de ne pas réveiller celle qui partage sa couche. Il s’habille, et à pas feutrés, quitte son manoir en direction du cimetière… Lieu où son frère Lexie le rejoint. Dans le silence de cette nuit givrée les deux frères évoquent la figure du père défunt, l’incurable maladie de Lexie et la grande question qui taraude alors Rook : la poursuite de la lignée des Ashover, qu’il est alors le seul à même de faire perdurer.

Plus que les quelques paroles échangés, ce sont le cadre et l’atmosphère de cette rencontre nocturne qui résonnent longtemps dans l’esprit du lecteur : l’ambiance gothique du vieux cimetière protestant, l’ombre projetée de la lune sur le temple, les lueurs grises de la végétation blanchie par le givre. Les deux frères se retrouvent dans l’immensité glacée d’une nuit d’hiver, à quelques heures d’une aube dont le lecteur ressent qu’elle sera le début d’une intrigue passionnante.

Le clair de lune projetait sur toutes choses sa lumière fluide et spectrale. La petite église semblait illuminée comme pour un culte nocturne. L’arche romane, les niches médiévales sculptées, le lutrin de cuivre, le haut pupitre de style puritain, tout semblait consciemment participer à une cérémonie invisible. Qu’écoutaient donc les choses ? Etait-ce un interminable dialogue des essences, entre le néant et la poussière des morts ? Ou bien les âmes vivantes de toutes les créatures animées qui sommeillaient alors – hommes et femmes sous les draps, troupeaux dans les enclos, poules d’eau à l’abri des roseaux des marais – se rassemblaient-elles en une foule étrange et informe, qui jacassait, bêlait ou sanglotait, pour célébrer, en une telle nuit, un rite profane sur ces dalles glacée ?

John Cowper Powys, Givre et sang.

Traduit de l’anglais par Diane de Margerie et François-Xavier Jaujard

Editions du Seuil, 2008

givre et sang  Ducdame

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Une réflexion sur “John Cowper et Llewelyn Powys

  1. Merci pour ces évocations sur, autour des Powys. Je viens de lire Llewelyn et je peux dire que ce fut un choc de lecture! Après « Que les noix brunissent », j’ai tout lu de ce qui a été traduit, notamment chez Isolato par l’excellent Patrick Reumaux. Une œuvre entièrement consacrée à la glorification de la vie comme le rappelle Goulven, avec qui je suis en syntonie complète par rapport à son admiration pour le benjamin de la fratrie. Celui-ci me paraît beaucoup plus atypique que John, plus singulier, original dans sa vision (parfois excessivement exaltée) de l’existence.

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