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Le possible des mots

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Un Jardin de mots

par Pierrick Hamelin

Savez-vous planter des mots, à la mode, à la mode ? Savez-vous semer à la volée des mots, greffer des mots rares sur d’autres, cultiver de larges champs lexicaux, à la mode et à la lettre, outils en main, dans un vrai jardin ?

Il y a un peu plus de dix ans, nous avons eu ce projet, Marie-Hélène Richard, artiste in-situ, et moi-même, simple amoureux des mots, après avoir lu le roman de Robert de Goulaine dans lequel un Prince demande à son jardinier de créer un jardin de mots.[1]

Après deux visites de son Château au sud de Nantes, nous avons pendant deux semaines cherché des idées, conçu des plans et des croquis divers que nous avons ensuite soumis, par courrier, à l’auteur, lequel nous fit part de son enthousiasme et  nous invita à venir le voir en son Château de Goulaine.

Nous fûmes reçus comme des princes. Robert de Goulaine, homme chaleureux, disert et très agréable – comment ne pas l’être quand on a fait comme lui le voeu  d’ « entretenir le monde en état de noblesse et de drôlerie » –  nous a longuement parlé de l’histoire millénaire du château familial, puis de quelques voyages et de sa passion : la littérature. Après quoi, tout en buvant un friand muscadet provenant de ses vignes devant un feu de sarments et de pommes de pins, nous avons exposé divers points de notre projet et vu avec lui les quelques travaux qu’il faudrait entreprendre…

Nous étions d’accord sur les présupposés philosophiques de cette création artistique. Je m’entends encore lui dire : « La réalité, il faut la prendre au mot », c’était une manière de dire que l’on ne voit pas les choses sans les mots, plus exactement qu’il n’y a pas de virginité du regard comme ont pu le souhaiter certains peintres, captifs du fantasme des origines, jamais assez originelles… Notre perception des choses est culturellement déterminée et, remarquez-le, lui dis-je avec insistance, toujours médiatisé par du langage… Bref, les mots règnent sur les choses, ajoutai-je un peu rapidement, me perdant ensuite dans quelques théories fantaisistes sur les mots qui, sembla-t-il, l’amusèrent. Ce qui surtout lui plaisait dans ce projet, c’était le passage d’une « idée un peu folle » couchée sur le papier à sa réalisation dans son propre jardin autour du Château de Goulaine.

Nos propositions suivaient quelques idées de son roman, à commencer par la création de massifs et de parterres avec des centaines et des centaines de mots gravés sur des plaques émaillées… Nous avions aussi le projet pour la partie centrale de l’espace occupé par un  jardin à la française d’installer dans les buissons des lignes serpentines de mots suivant des combinaisons grammaticales ou des chaînes associatives amusantes, de poser également des filets de mots différents sur trois arbustes identiques quand d’autres, en latin, seraient suspendus aux branches des arbres ombrageant une belle statue romaine. D’autres mots encore seraient mêlés à des tourbillons de roses tombant des arbres les plus hauts, et formant dans leur chute, tel le clinamen de Lucrèce, d’imprévisibles nouveaux mondes, poétiques, forcément poétiques… Pour rester en dialogue et résonance avec le lieu, nous avions d’autres idées, par exemple, projeter sur les murs de la Tour des Archives, selon un dispositif que nous avions déjà expérimenté, des ombres de mots liés à l’histoire du Château de Goulaine, cacher aussi autour de cette Tour des trésors de la langue française, et, dans les parties les plus sombres du jardin, enfouir des mots disparus – ils sont nombreux – que les visiteurs auraient ensuite à déterrer suivant les règles d’un jeu. Nous étions très confiants et les sourires du marquis ne faisaient que renforcer notre conviction que nous allions créer un très original jardin de mots.

Hélas, le sourire du marquis de Goulaine se métamorphosa en grimace gênée quand il fut question d’argent. Le coût de cette création était absolument incomparable avec l’onérosité de nombreux projets artistiques, y compris in-situ. D’ailleurs il ne le contesta pas… Il n’avait tout simplement pas imaginé, reconnut-il, que pareille entreprise coûtât pour lui quelque chose, persuadé que notre demande se limitait à la demande du prêt de son jardin pour l’exposition de nos oeuvres, ce qu’il nous offrait généreusement.

Plus sérieusement, tout en faisant le tour du château avant de nous quitter, il nous expliqua les difficultés financières qui étaient les siennes pour gérer le patrimoine familial…

C’est ainsi que l’exigeant projet d’un Jardin de mots qui nous avait fait tant rêvé est resté lettre morte.

[1]Robert de Goulaine , Le Prince et le jardinier, éditions Albin Michel, 2003.

Je me fonds dans le cristal du jour, sont les mots autour de l’illustration qui clôt le recueil de poèmes de Jean-Claude Padioleau : Je veille le corps rêvé. Le mot cristal est bien choisi… C’est avec du minium, oxyde de plomb d’une grande toxicité que l’on fait du cristal. L’impur engendre le pur, le poète ici nous le démontre. Il y a, à l’évidence, chez Jean-Claude Padioleau, dans son esprit et ses manières de faire, de l’alchimiste : quelques gouttes de mots, toujours très peu par vers, et la poésie est là, dans sa pleine expression… pareille à du cristal.

Ces mots-là sont les parfums

d’un printemps accroché à l’âme

Ils filent les bourgeons enflammés

dans la cruauté d’un ciel bleu

 

Ces mots-là ont la clarté des fleurs

Qui attendent la guérison du jour

Ils palpitent sous le nuage

du papillon excentrique

 

Ces mots-là ne viennent pas tout seuls

Sur la barricade des lèvres

Ils doivent franchir les obstacles

De la dure réalité humaine

 

Sans aucune certitude de pouvoir tout dire

 

Jean-Claude Padioleau

 

Ce poème, le troisième sur les dix qui commencent par Ces mots-là, est extrait de son recueil Je veille le corps rêvé, Revue Chiendents n°104, Editions du Petit Véhicule, avril 2016.

Que font les mots lorsque tu dors ? Se promènent-ils enfin librement dans ta tête, sans souci de phrases justes ni de pensées claires, quittant bientôt leurs façons empruntées pour nager tout leur saoul ? Se racontent-ils des histoires peu convenables ? Sont-ils heureux de se retrouver, se saluer, s’embrasser, s’enlacer en quelque repli tranquille de ton sommeil ? Se moquent-ils de toi ou te prennent-ils en pitié ? Plaignent-ils tes désirs ou s’arrangent-ils pour les satisfaire en douce, avec toute la bonne volonté dont ils sont capables ? Se font-ils la guerre ? Lèvent-ils des armées ? S’entretuent-ils jusqu’à ce que leur cauchemar te réveille ? Répètent-ils interminablement la même phrase, celle que tu cherches depuis toujours mais ne parviens pas à écrire ? Règlent-ils leur pendule sur l’heure de ta disparition ? Quelle conversation ton sommeil est-il ? Avec les anges, les disparus, ou ceux qui s’endormiront après toi, celles et ceux pour qui il te semble être venu au monde mais que tu n’as jamais rencontrés ? Parles-tu au futur, au présent, ou à l’imparfait ? Fais-tu un enfant ? Te mets-tu toi-même au monde ou te retires-tu sur la pointe des pieds ? Etreins-tu ta douleur ? Connais-tu la joie ?

Jean-Michel Maulpoix, une histoire de bleu, Poésie/ Gallimard, p. 180-181.

Jean-Michel Maulpoix est l’auteur de nombreux ouvrages (poésie, essais, critique littéraire) et d’un excellent blog : Jean-Michel Maulpoix & Cie. Un recueil poétique Le voyageur à son retour paraîtra prochainement aux éditions Le Passeur.

Les philosophes aiment les mots, un peu trop peut-être…

par Pierrick Hamelin

Pour opérer des mutations de la pensée, il faut parfois passer par la création de nouveaux mots, des mots-outils, des concepts, dit-on en philosophie. Jean Wahl, au milieu du siècle dernier, avait bien remarqué ce besoin, chez des philosophes contemporains, d’inventer des mots pour avancer dans leurs recherches[1]. Gilles Deleuze, quarante ans plus tard, en fera d’ailleurs le propre de la philosophie : « La philosophie, dira-t-il, est une discipline qui consiste à inventer des concepts »[2]. Il fut en la matière, reconnaissons-le, plutôt doué. On se souvient de ces quelques mots et expressions : déterritorialisation, heccéité, machines désirantes, planomène, et bien d’autres…

En fait, nombreux, à y regarder de près, sont les philosophes qui ont inventé des mots, et si par jeu on devait les distinguer, nous pourrions former, sans hiérachie aucune et nullement fermés les uns aux autres, plusieurs groupes :

  • Les artistes minimalistes (par exemple la différance de Derrida…) ;
  • Les jardiniers qui sur de simples mots opèrent des greffes plus ou moins heureuses (la comprésence de Alexander, le biopouvoir de Foucault…) ;
  • Les malins qui empruntent des mots anciens et les déshabillent pour les habiller autrement, avec une nouvelle signification (le noumène de Kant…) ou bien s’amusent à fabriquer un mot pour en éviter un autre (métempirique de Jankélévitch, sans doute pour éviter métaphysique…) ;
  • Les jongleurs qui sortent de leurs vieux sacs philosophiques des termes grecs et jouant de l’ambiguïté inépuisable de certains mots, les font pirouetter et tourner sur eux-mêmes (le pharmakon de Steigler…).
  • Les poètes qui en un tour de main à la fois esthétique et intellectuel réenchantent notre sentiment de l’existence par de jolies formules (l’illusion vitale de John Cowper Powys…) ;
  • Les bricoleurs – ils le sont tous plus ou moins – parfois géniaux, parfois maladroits ou disons peu attentifs à l’esthétique de la langue (le superjet, substitué au mot sujet de Whitehead…), d’aucuns se lançant quelquefois à leurs risques et périls dans des constructions audacieuses ( l’épiphylogénèse de Steigler…).

Tous ces groupes – parmi bien d’autres, évidemment, et avec d’autres exemples (chacun fera sa liste …) – ont souvent dû se confronter aux restaurateurs d’orfévrerie qui eux n’en finissent pas de polir toujours les mêmes concepts et surtout n’inventent rien… Maintenant que les philosophes qui ne veulent pas passer pour des conservateurs mais n’arrivent pas pour autant à créer des mots ou concepts nouveaux, nous les invitons, pour se consoler, à relire Nietzsche qui leur rappellera que de toute façon, mot après mot, invention après invention, « les mots nous barrent la route ! Partout où les hommes des premiers âges plaçaient un mot, ils croyaient avoir fait une découverte. Combien en vérité il en était autrement ! Ils avaient touché à un problème et, croyant l’avoir résolu, ils avaient créé un obstacle à la solution. Maintenant, pour atteindre à la connaissance, il faut trébucher sur des mots devenus éternels et durs comme la pierre, et la jambe se cassera plus facilement que le mot. »[3]

[1]Jean Wahl, Les philosophes dans le monde, Cahier du Collège Philosophique, éditions Arhaud, 1947.

[2]Gilles Deleuze, conférence : Qu’est-ce que l’acte de création ? Fondation FEMIS, 17 mai 1987.

[3]Friedrich Nietzsche, Aurore, §47, éditions Robert Laffont, collection Bouquins, p 998.

Un écrivain libéré des mots…

par Pierrick Hamelin

Appuyé sur le rebord de la fenêtre qui donne sur une longue prairie en pente où paissent, sous un arbre, quelques vaches, avec en contrebas des teintes noires et un camaïeu d’ocre bordé d’un peu de bleu vers l’ouest, j’ai longuement observé le paysage et, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai eu soudain, dans cette parenthèse de contemplation où l’on se défait du temps, envie de jeter au vent toutes les pages de mon manuscrit. Je les ai imaginées rejoindre les nuages et former en s’élevant de longues arabesques, comme des morceaux de phylactères égarés, tournoyant et s ‘étirant un long moment dans le ciel avant de retomber tout doucement, les mots se libérant alors de leurs supports, des milliers de mots qui, tels des atomes dans l’imagination de Lucrèce, allaient dans leur chute à travers le vide et après de légères déviations entrer en contact et s’agglutiner, recomposer des phrases, inventer de nouveaux mondes et de nouveaux livres…

Oui, j’avais très sérieusement ces images en moi, accoudé à la fenêtre, le visage tendu contre le vent frais, concentré sur le bruit au loin des vagues quand elles se retirent et viennent en rouleaux s’abattre sur le sable, et cette idée, pour un peu sotte qu’elle fût, ouvrit en moi une étrange éclaircie, me donna l’impression de me libérer de ce poids que peut avoir l’écriture quand elle devient rigide, froide et ennuyeuse, ne laissant plus de trace du frémissement de la vie.

Mais il suffit d’un rien parfois pour effacer quelques pensées vacillantes : l’apparition soudaine d’une personne, une sonnerie de téléphone, ou encore, comme il est arrivé ce matin, le passage d’un chien dans le jardin qui s’est arrêté devant moi puis m’a regardé en penchant la tête tout en pissant sur les fleurs. J’ai souri et j’ai attrapé un coussin qui traînait dans un coin de la pièce et, ce que je fais rarement, après m’être assis en prenant une très inconfortable position, jambes croisées et genoux au sol, j’ai médité, ou disons, plus simplement, j’ai essayé de ne poursuivre aucune des pensées qui me traversaient l’esprit, un peu comme on contemple l’eau et ses mouvements.

Enfin, après un long moment de calme, où le silence n’est plus le même silence, la totalité des sensations les mêmes sensations, il y eut un claquement de porte provoqué par un courant d’air et, sans me l’expliquer, j’ai conféré à ce bruit une signification évidente : il était vraiment temps que je m’active, que je retourne à la petite table jaune qui me sert de bureau et que je me remette à écrire.

Le possible des mots…

par Pierrick Hamelin

« Les champs sont plus verts dans les mots qui le disent que dans leur verdeur… Je suis un homme pour qui le monde extérieur est une réalité intérieure », écrit Fernando Pessoa dont l’écriture est une rencontre permanente avec le sensible. Il nous rappelle aussi, de manière poétique, que nous sommes des êtres de langage et que notre rapport au réel est sans cesse médiatisé par du langage. Observez quelque chose, n’importe quoi, d’emblée des mots s’imposent… Remonter à l’origine, restituer les choses mêmes avant leur nomination fut souvent, et l’est encore, le voeu des peintres, des photographes et parfois des cinéastes, tel Jean-Luc Godard qui après Prénom Carmen expliquait qu’il voulait filmer les choses avant qu’on les nomme – « Quelle était la mer avant qu’on lui donne un nom ? » se demandait-t-il. C’est d’ailleurs une question qui le poursuivra…Or ni Godard ni les autres ne retrouveront la perception première, ne remonteront à l’origine, aux sources du visible même, avant le langage…

L’écrivain suisse Paul Nizon disait qu’il ne connaissait pas d’autre réalité que celle qu’il arrivait à formuler ; mieux : que l’une de ses premières expériences conscientes fut « l’évaporation du réel quand il n’est pas fixé par du langage ». Il se fera, pour cette raison dira-t-il, écrivain, comme Pessoa, comme d’autres qui, par l’écriture, s’engageront à repousser les limites du langage, consciemment ou inconsciemment habités par cette conviction joliment formulée par Ludwig Wittgenstein : « Les limites de notre monde sont celles de notre langage. »

Du Possible, toujours plus de possible…

« (… ) le fait de vivre désigne tout ensemble le fait d’éprouver et le fait de pouvoir, l’expression « vivre au-dessus de ses moyens » appliquée à la vie, au pur fait de vivre, ne signifie rien d’autre qu’éprouver et pouvoir davantage. Ou plus exactement : éprouver davantage pour pouvoir davantage. Tel est en effet le « devenir » de la vie : son mouvement interne, sa tendance immanente, sa téléologie constitutive. Mais telle est aussi la raison pour laquelle la vie ne tend pas au bonheur, mais à la puissance. Comme Nietzsche fut le premier à le montrer dans toutes ses dimensions, ce que nous cherchons dans le bonheur, ou plutôt dans la poursuite du bonheur, n’est pas le bonheur lui-même, lequel ne représente jamais pour nous un but, un aboutissement, une fin en soi, car nous n’avons jamais accès à la « satisfaction », car rien n’apaise cet éternel besoin de soi qui fonde la réalité mouvante et en perpétuelle transformation de notre vie. Non : ce que nous cherchons dans le bonheur, c’est d’abord, et surtout, un accroissement de puissance. »

Paul Audi, Créer, éditions Encre Marine, 2005, p. 48.

Remarques sur l’horizon

Dans ses Remarques sur l’horizon, un chapitre de La longue chaîne de l’ancre, Yves Bonnefoy dit en de belles phrases poétiques toute l’importance qu’il nous faut accorder à l’horizon :

Parlons de l’horizon, mes amis, de quoi, écrit-il, pourrions-nous parler d’autre ?

A la toute dernière Remarque, il souligne que le mot ne lui convient pas :

Horizon, un mot que pourtant je n’aime pas, j’en voudrais un autre. Un qui, de son rebord escarpé, tendrait la main à notre parole pour qu’elle grimpe vers lui, dans l’invisible.

Nous avons tout naturellement pensé à cet autre mot : le Possible, et relu très légèrement autrement ses magnifiques Remarques sur l’horizon…ou, si l’auteur veut bien nous y autoriser, le Possible.

                                                                       *

Toujours nous parlons de lui, ou plutôt en lui. Quand nous formons des projets, quand nous aimons.

Quand nous aimons, car aimer, un être, un chemin, une oeuvre, c’est voir que cette ligne là-bas, si loin à l’avant, cette ligne toute lumière, est tout autant ici même à les traverser, les retraverser, comme sur la plage la mer vient et revient dans le sable, y soulevant puis y laissant retomber l’algue remuante, la vie obscure.

Les mots n’offrent le plein de leur sens que si c’est « là-bas », à un horizon que nous contemplons ce qu’ils disent. Ici nous voyons trop en détail, la pensée se loge dans des aspects trop nombreux, s’y déploie en trop de formules : et tout est ainsi livré au désir de posséder, de comprendre. Là-bas le tout prime sur les parties, les choses en redeviennent des êtres.

Je crois que je dois à peu près tout à des horizons de mes premières années. Horizons soit lointains soit proches, soit ouverts, sous de grands nuages, soit retirés dans la boucle de la rivière aux eaux sombres.

Yves Bonnefoy, L’heure présente et autres textes

NRF, Poésie/Gallimard

2014

—                                                          

Conseils de Karoline Von Günderode à Bettina Brentano

Tu ne comprends pas encore que ces sentiers mènent tout au fond de la mine de l’esprit ; mais un jour viendra où ils te paraîtront tels, car l’homme marche souvent par des voies désertes ; plus il a le désir d’avancer, et plus la solitude devient effrayante, et plus le désert s’étend. Mais quand tu t’apercevras de combien tu es descendue dans le puits de la pensée, et que tu trouveras là en bas une nouvelle aurore, que tu remonteras joyeuse, que tu parleras de ton monde souterrain, alors tu seras consolée ; car le monde ne sera jamais avec toi.  Il te faudra redescendre dans le jardin enchanté de ton imagination, ou plutôt de la vérité, qui se reflète dans l’imagination. Le génie se sert de l’imagination pour rendre sensible par la forme ce qui est divin et ce que l’esprit de l’homme ne saurait comprendre à l’état idéal. Oui, tu n’auras d’autres plaisirs dans la vie que ceux que se promettent les enfants par l’idée de grottes enchantées et de fontaines profondes. Quand on a traversé ces murailles, on trouve des jardins fleuris, des fruits merveilleux, des palais de cristal, où résonne une musique jusqu’alors inconnue, où les rayons du soleil forment des ponts par lesquels on arrive jusqu’au centre de l’astre. Ce qui est écrit dans ces compositions deviendra pour toi une clef avec laquelle tu ouvriras peut-être des royaumes engloutis. C’est pourquoi n’en perds rien, et ne te défends pas de l’envie d’écrire ; mais apprends à penser avec douleur, car sans cela jamais le génie ne naît à la vie de l’esprit ; quand il se sera fait verbe en toi, tu jouiras de l’inspiration.

Bettina Brentano – Von Arnim

« A la mère de Goethe, sur la mort de K. Von Günderode »,

Armel Guerne, Les romantiques allemands, Phébus libreto, 2004, p. 691-692.

Lettre à Jean Paulhan

Jean Grenier

Je m’arrête parfois interdit devant le pullulement de la vie. Traverser une rue suffit pour me donner l’image de mille possibles qui ne se réaliseront pas, peut-être aucun, peut-être tous. Plus probablement ils arriveront à se réaliser tous si on leur donne le temps. C’est ce que sent l’homme confusément quand il se sent condamné à mourir : donnez-moi encore quelque temps à vivre, et je verrai réalisées toutes ces combinaisons dont je n’ai vu que la première série. Mais la trappe se soulève.

A-t-il tant perdu ? Les combinaisons semblent être en nombre restreint. Ce sont toujours les mêmes événements, les mêmes idées, les mêmes hommes sous des masques différents. Eadem sed aliter. Dites-moi votre milieu, je vous dirai vos idées. Ou plutôt dites-moi simplement votre nom et je saurai ce que vous pensez du service militaire et de la loi sur les blés. Quel ennui ! Plus on s’avance, plus les combinaisons se restreignent en nombre. Un médecin intelligent peut classer tous les hommes en très peu de catégories. L’univers du vieillard de plus en plus décoloré : quelques chiffres lui donnent la clef de tout.

Montrez-moi au moins quelques hommes détachés. Mais non, les uns portent le nom d’une terre, les autres le nom d’une tribu. Bouillon, Vendôme, Montmorency… Lévy, Cohen, Salouron, Ben-Dayan (allusion évidente à une notoriété de l’époque connue à Paris sous le pseudonyme de Benda). L’homme accepte de porter le nom d’une chose. L’esprit accepte de porter le nom de la chair et du sang. Quelle honte !

Jeter l’infamie sur l’âme de l’usurier… Vous aurez fort à faire. Les clercs modernes, ce modèle de détachement, vivent de la Bourse, de la banque ou du commerce des bijoux, quand ils ne jugent pas préférable de vivre en parasites. Gobseck s’est fait faire une morale. Votre tâche sera dure…

Heureux temps que ceux où l’on n’avait pas besoin pour voir de belles choses, pour échapper aux usines, aux affiches, aux journaux, d’aller se réfugier dans un musée morne, froid et pédantesque, payant par surcroît, ouvrant et fermant à des heures réglées comme celle des bureaux, et donnant à ceux qui les parcourent les mêmes émotions d’art que la lecture du Petit Larousse illustré ! Heureuse époque que celle où les palais et les églises étaient ouverts à tous venant avec leurs œuvres en place, les Rubens dans l’église de Malines, les Raphaël chez Farnesina et où l’ouvrier participait vraiment à l’art que lui-même créait. Ces gens-là n’avaient pas la moindre idée de nos âges immémoriaux.

Jean Grenier, Correspondance avec Jean Paulhan (Calligrammes, 1984)

Lettre de 1935, p. 68

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