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Le possible des mots

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L’éloquence, une puissance vivifiante, selon Amiel…

En rien convaincu par les propos d’un certain Théodore Haase sur l’éloquence, Henri-Frédéric Amiel[1] reprend ce sujet dans son Journal intime[2] pour dire ce qu’il en pense.

Selon lui, l’éloquence n’est pas, comme le prétend Théodore Haase, un art libéral, un des beaux-arts. Non, l’homme  éloquent n’est pas un artiste :

« Il veut mieux que plaire, mieux que faire une belle œuvre ; il veut changer les autres, modifier les volontés.

L’homme loquace aime le bruit de sa propre langue ; l’homme disert se livre avec charme de l’élocution sur des sujets favoris ; la faconde est l’abondance de la parole, indépendamment de toute valeur de contenu ; le babil correspond au gazouillement des oiseaux, par son animation inoffensive, et le caquet est le babil médisant. Mais l’éloquence est une action, c’est l’action par le moyen de la parole, soit que l’homme se fasse connaître (déclaration de principes) soit qu’il révèle la vérité (enseignement), soit qu’il défende la justice (Tribunaux), soit qu’il recherche l’utile (parlements), soit qu’il cherche à moraliser, consoler, fortifier, édifier (prédication).  La rhétorique est la théorie de l’art de dire, et de bien dire. Mais dire et bien dire n’est point encore être éloquent. Le parleur, ni le rhéteur ne sont encore l’orateur, et s’il y a un art oratoire, cet art n’est pas même encore l’éloquence.

L’éloquence est une puissance vivifiante, rayonnante, vibratoire, accordée à certaines natures humaines, comme à certains corps la propriété d’être lumineux. Le regard, l’accent, le geste, la voix, le discours de ces hommes, qui physiologiquement et psychologiquement sur autrui, prend ascendant, autorité sur les esprits, les cœurs ou les imaginations, exerce une sorte d’assimilation involontaire, d’attraction spontanée, de prestige naturel, qui se reproduisent sous mille formes. L’éloquence chez un homme est l’aptitude de faire les autres à son image, sous l’illusion réciproque de la liberté. Le plus éloquent, c’est à la fois le plus sincère, et celui qui obtient le plus avec le moins de peine.

La mesure de l’éloquence, c’est le rapport entre l’effort dépensé et l’effort produit. L’homme qui, d’un coup d’œil, arrête une foule, est plus éloquent que celui qui a besoin d’un discours. Etre éloquent, c’est posséder une force intérieure qui, à l’occasion, fait explosion, domine, maîtrise, subjugue naturellement les cœurs par l’enthousiasme, la foi, la volonté, la générosité qu’elle contient et répand autour d’elle comme un parfum.

L’éloquence est une force morale douée de la faculté d’expression. C’est le vrai don du commandement, celui qui obtient l’obéissance libre, par la seule influence morale. Qui se fait  admirer, sans subjuguer, est un rhéteur ; qui fait admirer et touche est un poète ; qui gagne l’auditoire et lui donne une impulsion, celui-là est proprement orateur.

L’orateur est un chef, un guide, un conseiller, un adversaire, un ami, un juge ; ce n’est pas un artiste. Il en veut à la personne, à la sympathie, à la volonté, à la conscience, à la croyance de son auditeur, même quand il a l’air de parler en général. C’est un homme particulier, qui s’adresse à des hommes particuliers, dans un but particulier, et non une pensée qui parle à une pensée, ou une pensée qui fait soliloque.

L’éloquence doit être étudiée successivement du point de vue de :

1. L’anthropologie – comme don, instinct et énergie ; 2. De la morale ; 3. De la technique – comme une action calculée dans un but ; 4. De l’esthétique – comme aboutissement à une œuvre que le goût doit aussi pouvoir approuver et justifier ; 5. De la rhétorique – comme employant un moyen particulier, la diction. Cela explique beaucoup de choses, pourquoi les passions sont éloquentes ; pourquoi les nations graves (les Romains, les Anglais) méprisent les artistes de la parole, les rhéteurs, pourquoi les Français confondent la théorie de l’éloquence avec l’art d’écrire, et fait entrer partout l’art oratoire ( ils supposent toujours un tiers, ils posent, apostrophent, argumentent perpétuellement, parce qu’ils sont sociables, et parlent à la galerie, à la cantonade, au spectateur, même quand ils semblent seuls avec la vérité ) ; pourquoi les Allemands écrivent mal et parlent mal, encore qu’ils soient souvent verbeux, diserts, loquaces, etc., etc. »

Henri-Frédéric Amiel

[1] Henri-Fréderic Amiel est un écrivain Suisse, auteur d’un monumental Journal intime (16 847 pages) tenu entre 1887 et 1881. Cette œuvre a été publiée dans son intégralité en douze volumes aux éditions L’Age d’Homme.

[2] Journal intime, 29 Juin 1857.

Langage à vendre

par Pierrick Hamelin

« J’aime à dire, mieux encore, j’aime à enfiler les mots. Les mots sont pour moi des corps palpables, des sirènes visibles, des sensualités incarnées », écrit Fernando Pessoa qui certainement mesure la liberté d’esprit que nous devons à ces mots, le jeu et les créations auxquelles ils nous invitent, jusque dans la poésie, cet espace où le langage aime se perdre.

Danse et affirmation joyeuse du langage, à la cadence des mots, dira le poète qui sait que pour garder la dimension métaphorique  du langage, il faut respecter, voire agrandir, l’écart entre le mot et la chose. Merleau-Ponty avait cette image juste : « le mot se rapporte à la chose comme la mer est attirée à distance par la lune ». Abolir cette distance, c’est perdre le plaisir du libre jeu entre eux et renvoyer les mots à leur devenir-chose

Etant donné notre tendance, aujourd’hui, à percevoir la langue essentiellement comme un instrument de communication et à privilégier sa dimension pragmatique, d’aucuns considéreront sans doute avec un œil perplexe, voire amusé, ces élucubrations de poète amoureux du langage. Que cette langue souffre par ailleurs de mauvais traitements n’est pas non plus un problème[1]. L’important est qu’elle demeure un bon outil d’efficacité. Se faire comprendre, entendons-nous souvent, est l’essentiel.

« Si un signe n’a pas de valeur d’usage, il n’a pas de signification » écrit Wittgenstein dans Tractatus-logico-philosophicus, une assertion sur laquelle il reviendra, mais qui va servir de présupposé théorique au projet de Cratyle, un très malin personnage de la pièce de Pascal Chabot[2], qui veut acheter le langage et entend bien wittgensteiniser  tout ce qu’il observe… Suite à une expérience en robomobile  à Dubaï, il a en effet bien compris les bénéfices qu’il pourrait tirer du devenir-chose des mots, transformés en marchandises payantes pour exécuter des ordres. L’opération est simple : Je présente ma carte bancaire à un dispositif, j’exprime une demande que capte une enceinte intelligente et la machine l’exécute. « Consommer, c’est parler avec effet ». Dans le monde de la numérisation et de la robotisation en plein essor, « nous parlons de moins en moins pour ne rien dire : nous parlons et le monde nous obéit ». Voilà une remarque, soit dit en passant avec un peu de cynisme, qui aurait certainement satisfait Goebbels, lequel, en propagandiste du nazisme, affirmait : « Lorsque nous parlons, ce n’est pas pour dire quelque chose, mais pour obtenir un effet »[3]. Mais revenons à Cratyle qui pour exploiter les dimensions financières du langage dans un monde façonné par le numérique va inventer un savant dispositif  « d’abonnement à la logosphère », une sorte de « forfait langage » qui lui permettra, explique-t-il à son ex-amie Diana dans les sous-sols d’un aéroport, de rafler le pactole. «  Enorme, non ? » s’exclame-t-il avec fierté, après lui avoir révélé plusieurs objectifs et détails de son invention, laquelle va plus loin, assure-t-il, que ce qu’a pu imaginer Google.

« Il fallait, sourit-il, un philosophe pour y penser. » Un philosophe, oui, peut-être… Un poète certainement pas.

[1] Jean-Michel Delacomptée, Notre langue française, Editions Fayard, 2018.

[2] Pascal Chabot, L’homme qui voulait acheter le langage, drame philosophique, Editions PUF, 2018.

[3] Sur le langage totalitaire, lire Jacques Dewitte, Le pouvoir de la langue et la liberté de l’esprit, Paris, Michalon, 2006. Victor Klemperer, LTI. La langue du Troisième Reich, Paris, Albin Michel, 1996.

Les possibles de la vie et l’ambition…

par Pierrick Hamelin

Maryse Choisy[1] inaugurant les Journées d’Etudes de Royaumont, le 31 décembre 1947, sur le thème de la culpabilité, évoque dans son allocution l’écrivain russe Tolstoï et en particulier ce conte : Ce qu’il faut de terre à l’homme.

« Un génie fait cette promesse à un mortel : « Tu posséderas toute la terre dont tu auras pu faire le tour jusqu’au coucher du soleil ».

Aussitôt l’homme de se hâter. Il court à souffle perdu. Il sue. Il file. Il vole. Il ahane. Il est une flèche. Le soleil baisse. Il court plus vite. Il court encore. Le soleil est tout rouge au-dessus de l’horizon. L’homme n’est qu’un long mouvement douloureux autour d’un espoir. Ses pieds sont en sang. Sa respiration s’accroche à mille couteaux dans sa poitrine. Son sang charrie mille épingles. Son cœur éclate. L’air lui manque au milieu de tant d’air. Ses épaules se blessent à tous les vents. Dans une minute, dans une seconde, le soleil s’évanouira. Vite ! Plus vite ! Allons, un dernier effort. L’homme se muscle dans une ultime crispation. Vite, plus vite encore, plus vite toujours ! Par les prés, par les bois, par les champs, il n’est plus qu’un paquet de sauts, de sueurs et de râles, il n’est plus qu’une souffrance bondissante dans l’espace d’azote et d’ozone.

Enfin il boucle le grand tour. Ouf ! La nuit tombe. L’homme tombe aussi, épuisé… Il est mort au but. Il aura les quelques pieds de terre qu’il faut pour un cercueil. Il a réussi ! »

Cet apologue est assurément l’un des plus beaux commentaires de l’ambition…

[1] Maryse Choisy (écrivaine à la personnalité singulière…) est la fondatrice de la Revue Psyché – Revue internationale des sciences de l’homme et de psychanalyse.

Mais où donc sont passés les mots ?

par Pierrick Hamelin

Notre langue se dégrade,  son vocabulaire s’appauvrit, ses reliefs s’arasent,  ses couleurs  s’effacent…  La syntaxe, architecture structurante de la pensée, n’est plus toujours respectée, l’orthographe, n’en parlons pas… A croire que  notre langue est usée, voire disparaît sous nos yeux, s’inquiète Jean-Michel  Delacomptée, dans son essai Notre langue française, qui certainement passera pour un vieux grincheux, un passéiste, un insupportable conservateur, qui voit du saccage de la beauté de notre langue partout, alors que celle-ci ne fait, en réalité, qu’évoluer… Son essai s’ajoute à celui, érudit et passionnant, d’Alain Borer De quel amour blessée, Réflexions sur la langue française, ou encore à celui, ouvert à d’autres réflexions, du psychanalyste Jean-Pierre Lebrun et de l’écrivain Nicole Malinconi, L’altérité est dans la langue.

Ayant moi aussi du sang de grincheux dans les veines, après plus de trente années d’enseignement et une constante attention à l’évolution des programmes scolaires en français, je ne résiste pas au désir de citer un ou deux extraits du livre de Jean-Michel Delacomptée.

Notre langue, donc, semble bien usée, écrit-il :

« Nous voici parvenus au bord de son épuisement complet. Depuis sa naissance, elle a tellement  servi qu’elle n’a plus l’énergie de s’inventer. Ses réserves sont taries. Elle ne supporte plus le poids des siècles. Ridée, édentée, quasi chauve, la peau craquelée, l’œil éteint, elle est fourbue, vidée, lessivée. Elle a trop embrassé la gloire du pays, enfanté trop de beaux enfants, allaité trop de poètes, bercé trop d’orateurs, accouché d’œuvres trop imposantes. A l’écrit comme à l’oral, elle jette l’éponge. La fidèle servante n’a plus de sève, de moelle. L’évolution ne date pas d’hier, mais le français craque désormais sous toutes les coutures. Il se disloque en fragments, abréviations, lambeaux de textes, mails, SMS, tweets, Instagram, etc., avec une prime à Snapchat, où les messages s’effacent sitôt lus. Il réagit alors comme partout dans le monde, aucun reproche. Mais on restreint le vocabulaire à quelques centaines de mots. On déboise les synonymes, avec les mêmes verbes au four et au moulin, « être », « avoir », « dire », « faire ». On élude les négations « personne doute qu’il pleuvra », «  j’veux pas ». On décapite au hachoir, la « redif’ », la « promo », les « réduc », les « alloc ». On tronçonne sans pitié : « d’ac », « comme d’hab », « à tout’ » cet « aprèsm’ »,  «  bon ap’ ». On fuit la dure réalité pour l’euphémisme abrasif, comme un pneu se dégonfle, « malentendant » pour sourd, « senior » pour vieillard (mais c’est une heureuse forme de courtoisie). On remplace les adjectifs à bout de souffle par des rafales d’hyperboles impuissantes. Concentre les articulations sur une poignée de formules bâtardes «  par rapport à », « au point de vue « : « par rapport à ma santé pas de problème » ; un présentateur sur une chaîne payante : «  C’est difficile à gérer médiatiquement, au point de vue communication. »  (…)

On prend les adjectifs pour des prépositions : « La hache de guerre n’est pas prête d’être enterrée ». Ajoute des pronoms personnels, « s’accaparer » pour « accaparer ». Invite indûment des pronoms personnels, « comment la chancelière va s’en sortir de ». Rend  complément d’objet direct le complément d’objet indirect, «  enjoindre quelqu’un » au lieu d’ enjoindre à quelqu’un. Brutalise les accords, «  elle s’est faite teindre en blond », ou les escamote, «  les voitures qu’il a mis en vente »… Etc.

L’auteur donne plusieurs autres exemples, devant lesquels nos modernes usagers du français contemporain  hausseront certainement les épaules, convaincus que l’essentiel, n’est-ce pas, c’est de se comprendre. La langue – nous connaissons ce refrain – c’est fait pour communiquer… Cependant, s’en tenir à la seule « communication », c’est  passer à côté d’immenses possibilités de notre langue… Ne nous contentons pas des limites de notre langage, « elles sont, affirmait le philosophe Wittgenstein, celles de notre propre monde ». Chacun peut en faire l’expérience…

Le laminage de notre langue est évidente, selon Michel Delacomptée, dans la littérature jeunesse (laquelle compte toutefois des exceptions…) Pour en donner un exemple, il évoque la réédition dans la Bibliothèque Rose, en 2006, de la fameuse série du Club des Cinq d’Enid Blyton (1955). Je ne rapporterai  ici qu’une seule comparaison : où l’on voit que la langue a perdu de sa beauté et de sa richesse  au seul profit de cet impératif, aujourd’hui : « la communication ».
« Puis, ce fut le matin du départ. Dans une atmosphère de bruyante allégresse, les élèves de Clairbois achevèrent de boucler et d’étiqueter leurs valises. On attendit ensuite l’arrivée des autocars qui devaient transporter les pensionnaires et  leurs bagages à la gare. Les minutes semblaient interminables. Enfin, les lourds véhicules franchirent les grilles du parc et vinrent s’arrêter devant le perron de la pension. Ils furent pris d’assaut en quelques instants par les jeunes voyageuses impatientes. » Ce  qui donne dans l’édition 2006 :  » Arrive le matin du départ. Dans un brouhaha incessant, les élèves de Clairbois achèvent de boucler leurs valises avant de se précipiter dans les cars qui les emmèneront à la gare. »

Oui, on se demande bien où sont passés les mots…

Un Jardin de mots

par Pierrick Hamelin

Savez-vous planter des mots, à la mode, à la mode ? Savez-vous semer à la volée des mots, greffer des mots rares sur d’autres, cultiver de larges champs lexicaux, à la mode et à la lettre, outils en main, dans un vrai jardin ?

Il y a un peu plus de dix ans, nous avons eu ce projet, Marie-Hélène Richard, artiste in-situ, et moi-même, simple amoureux des mots, après avoir lu le roman de Robert de Goulaine dans lequel un Prince demande à son jardinier de créer un jardin de mots.[1]

Après deux visites de son Château au sud de Nantes, nous avons pendant deux semaines cherché des idées, conçu des plans et des croquis divers que nous avons ensuite soumis, par courrier, à l’auteur, lequel nous fit part de son enthousiasme et  nous invita à venir le voir en son Château de Goulaine.

Nous fûmes reçus comme des princes. Robert de Goulaine, homme chaleureux, disert et très agréable – comment ne pas l’être quand on a fait comme lui le voeu  d’ « entretenir le monde en état de noblesse et de drôlerie » –  nous a longuement parlé de l’histoire millénaire du château familial, puis de quelques voyages et de sa passion : la littérature. Après quoi, tout en buvant un friand muscadet provenant de ses vignes devant un feu de sarments et de pommes de pins, nous avons exposé divers points de notre projet et vu avec lui les quelques travaux qu’il faudrait entreprendre…

Nous étions d’accord sur les présupposés philosophiques de cette création artistique. Je m’entends encore lui dire : « La réalité, il faut la prendre au mot », c’était une manière de dire que l’on ne voit pas les choses sans les mots, plus exactement qu’il n’y a pas de virginité du regard comme ont pu le souhaiter certains peintres, captifs du fantasme des origines, jamais assez originelles… Notre perception des choses est culturellement déterminée et, remarquez-le, lui dis-je avec insistance, toujours médiatisé par du langage… Bref, les mots règnent sur les choses, ajoutai-je un peu rapidement, me perdant ensuite dans quelques théories fantaisistes sur les mots qui, sembla-t-il, l’amusèrent. Ce qui surtout lui plaisait dans ce projet, c’était le passage d’une « idée un peu folle » couchée sur le papier à sa réalisation dans son propre jardin autour du Château de Goulaine.

Nos propositions suivaient quelques idées de son roman, à commencer par la création de massifs et de parterres avec des centaines et des centaines de mots gravés sur des plaques émaillées… Nous avions aussi le projet pour la partie centrale de l’espace occupé par un  jardin à la française d’installer dans les buissons des lignes serpentines de mots suivant des combinaisons grammaticales ou des chaînes associatives amusantes, de poser également des filets de mots différents sur trois arbustes identiques quand d’autres, en latin, seraient suspendus aux branches des arbres ombrageant une belle statue romaine. D’autres mots encore seraient mêlés à des tourbillons de roses tombant des arbres les plus hauts, et formant dans leur chute, tel le clinamen de Lucrèce, d’imprévisibles nouveaux mondes, poétiques, forcément poétiques… Pour rester en dialogue et résonance avec le lieu, nous avions d’autres idées, par exemple, projeter sur les murs de la Tour des Archives, selon un dispositif que nous avions déjà expérimenté, des ombres de mots liés à l’histoire du Château de Goulaine, cacher aussi autour de cette Tour des trésors de la langue française, et, dans les parties les plus sombres du jardin, enfouir des mots disparus – ils sont nombreux – que les visiteurs auraient ensuite à déterrer suivant les règles d’un jeu. Nous étions très confiants et les sourires du marquis ne faisaient que renforcer notre conviction que nous allions créer un très original jardin de mots.

Hélas, le sourire du marquis de Goulaine se métamorphosa en grimace gênée quand il fut question d’argent. Le coût de cette création était absolument incomparable avec l’onérosité de nombreux projets artistiques, y compris in-situ. D’ailleurs il ne le contesta pas… Il n’avait tout simplement pas imaginé, reconnut-il, que pareille entreprise coûtât pour lui quelque chose, persuadé que notre demande se limitait à la demande du prêt de son jardin pour l’exposition de nos oeuvres, ce qu’il nous offrait généreusement.

Plus sérieusement, tout en faisant le tour du château avant de nous quitter, il nous expliqua les difficultés financières qui étaient les siennes pour gérer le patrimoine familial…

C’est ainsi que l’exigeant projet d’un Jardin de mots qui nous avait fait tant rêvé est resté lettre morte.

[1]Robert de Goulaine , Le Prince et le jardinier, éditions Albin Michel, 2003.

Je me fonds dans le cristal du jour, sont les mots autour de l’illustration qui clôt le recueil de poèmes de Jean-Claude Padioleau : Je veille le corps rêvé. Le mot cristal est bien choisi… C’est avec du minium, oxyde de plomb d’une grande toxicité que l’on fait du cristal. L’impur engendre le pur, le poète ici nous le démontre. Il y a, à l’évidence, chez Jean-Claude Padioleau, dans son esprit et ses manières de faire, de l’alchimiste : quelques gouttes de mots, toujours très peu par vers, et la poésie est là, dans sa pleine expression… pareille à du cristal.

Ces mots-là sont les parfums

d’un printemps accroché à l’âme

Ils filent les bourgeons enflammés

dans la cruauté d’un ciel bleu

 

Ces mots-là ont la clarté des fleurs

Qui attendent la guérison du jour

Ils palpitent sous le nuage

du papillon excentrique

 

Ces mots-là ne viennent pas tout seuls

Sur la barricade des lèvres

Ils doivent franchir les obstacles

De la dure réalité humaine

 

Sans aucune certitude de pouvoir tout dire

 

Jean-Claude Padioleau

 

Ce poème, le troisième sur les dix qui commencent par Ces mots-là, est extrait de son recueil Je veille le corps rêvé, Revue Chiendents n°104, Editions du Petit Véhicule, avril 2016.

Que font les mots lorsque tu dors ? Se promènent-ils enfin librement dans ta tête, sans souci de phrases justes ni de pensées claires, quittant bientôt leurs façons empruntées pour nager tout leur saoul ? Se racontent-ils des histoires peu convenables ? Sont-ils heureux de se retrouver, se saluer, s’embrasser, s’enlacer en quelque repli tranquille de ton sommeil ? Se moquent-ils de toi ou te prennent-ils en pitié ? Plaignent-ils tes désirs ou s’arrangent-ils pour les satisfaire en douce, avec toute la bonne volonté dont ils sont capables ? Se font-ils la guerre ? Lèvent-ils des armées ? S’entretuent-ils jusqu’à ce que leur cauchemar te réveille ? Répètent-ils interminablement la même phrase, celle que tu cherches depuis toujours mais ne parviens pas à écrire ? Règlent-ils leur pendule sur l’heure de ta disparition ? Quelle conversation ton sommeil est-il ? Avec les anges, les disparus, ou ceux qui s’endormiront après toi, celles et ceux pour qui il te semble être venu au monde mais que tu n’as jamais rencontrés ? Parles-tu au futur, au présent, ou à l’imparfait ? Fais-tu un enfant ? Te mets-tu toi-même au monde ou te retires-tu sur la pointe des pieds ? Etreins-tu ta douleur ? Connais-tu la joie ?

Jean-Michel Maulpoix, une histoire de bleu, Poésie/ Gallimard, p. 180-181.

Jean-Michel Maulpoix est l’auteur de nombreux ouvrages (poésie, essais, critique littéraire) et d’un excellent blog : Jean-Michel Maulpoix & Cie. Un recueil poétique Le voyageur à son retour paraîtra prochainement aux éditions Le Passeur.

Les philosophes aiment les mots, un peu trop peut-être…

par Pierrick Hamelin

Pour opérer des mutations de la pensée, il faut parfois passer par la création de nouveaux mots, des mots-outils, des concepts, dit-on en philosophie. Jean Wahl, au milieu du siècle dernier, avait bien remarqué ce besoin, chez des philosophes contemporains, d’inventer des mots pour avancer dans leurs recherches[1]. Gilles Deleuze, quarante ans plus tard, en fera d’ailleurs le propre de la philosophie : « La philosophie, dira-t-il, est une discipline qui consiste à inventer des concepts »[2]. Il fut en la matière, reconnaissons-le, plutôt doué. On se souvient de ces quelques mots et expressions : déterritorialisation, heccéité, machines désirantes, planomène, et bien d’autres…

En fait, nombreux, à y regarder de près, sont les philosophes qui ont inventé des mots, et si par jeu on devait les distinguer, nous pourrions former, sans hiérachie aucune et nullement fermés les uns aux autres, plusieurs groupes :

  • Les artistes minimalistes (par exemple la différance de Derrida…) ;
  • Les jardiniers qui sur de simples mots opèrent des greffes plus ou moins heureuses (la comprésence de Alexander, le biopouvoir de Foucault…) ;
  • Les malins qui empruntent des mots anciens et les déshabillent pour les habiller autrement, avec une nouvelle signification (le noumène de Kant…) ou bien s’amusent à fabriquer un mot pour en éviter un autre (métempirique de Jankélévitch, sans doute pour éviter métaphysique…) ;
  • Les jongleurs qui sortent de leurs vieux sacs philosophiques des termes grecs et jouant de l’ambiguïté inépuisable de certains mots, les font pirouetter et tourner sur eux-mêmes (le pharmakon de Steigler…).
  • Les poètes qui en un tour de main à la fois esthétique et intellectuel réenchantent notre sentiment de l’existence par de jolies formules (l’illusion vitale de John Cowper Powys…) ;
  • Les bricoleurs – ils le sont tous plus ou moins – parfois géniaux, parfois maladroits ou disons peu attentifs à l’esthétique de la langue (le superjet, substitué au mot sujet de Whitehead…), d’aucuns se lançant quelquefois à leurs risques et périls dans des constructions audacieuses ( l’épiphylogénèse de Steigler…).

Tous ces groupes – parmi bien d’autres, évidemment, et avec d’autres exemples (chacun fera sa liste …) – ont souvent dû se confronter aux restaurateurs d’orfévrerie qui eux n’en finissent pas de polir toujours les mêmes concepts et surtout n’inventent rien… Maintenant que les philosophes qui ne veulent pas passer pour des conservateurs mais n’arrivent pas pour autant à créer des mots ou concepts nouveaux, nous les invitons, pour se consoler, à relire Nietzsche qui leur rappellera que de toute façon, mot après mot, invention après invention, « les mots nous barrent la route ! Partout où les hommes des premiers âges plaçaient un mot, ils croyaient avoir fait une découverte. Combien en vérité il en était autrement ! Ils avaient touché à un problème et, croyant l’avoir résolu, ils avaient créé un obstacle à la solution. Maintenant, pour atteindre à la connaissance, il faut trébucher sur des mots devenus éternels et durs comme la pierre, et la jambe se cassera plus facilement que le mot. »[3]

[1]Jean Wahl, Les philosophes dans le monde, Cahier du Collège Philosophique, éditions Arhaud, 1947.

[2]Gilles Deleuze, conférence : Qu’est-ce que l’acte de création ? Fondation FEMIS, 17 mai 1987.

[3]Friedrich Nietzsche, Aurore, §47, éditions Robert Laffont, collection Bouquins, p 998.

Un écrivain libéré des mots…

par Pierrick Hamelin

Appuyé sur le rebord de la fenêtre qui donne sur une longue prairie en pente où paissent, sous un arbre, quelques vaches, avec en contrebas des teintes noires et un camaïeu d’ocre bordé d’un peu de bleu vers l’ouest, j’ai longuement observé le paysage et, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai eu soudain, dans cette parenthèse de contemplation où l’on se défait du temps, envie de jeter au vent toutes les pages de mon manuscrit. Je les ai imaginées rejoindre les nuages et former en s’élevant de longues arabesques, comme des morceaux de phylactères égarés, tournoyant et s ‘étirant un long moment dans le ciel avant de retomber tout doucement, les mots se libérant alors de leurs supports, des milliers de mots qui, tels des atomes dans l’imagination de Lucrèce, allaient dans leur chute à travers le vide et après de légères déviations entrer en contact et s’agglutiner, recomposer des phrases, inventer de nouveaux mondes et de nouveaux livres…

Oui, j’avais très sérieusement ces images en moi, accoudé à la fenêtre, le visage tendu contre le vent frais, concentré sur le bruit au loin des vagues quand elles se retirent et viennent en rouleaux s’abattre sur le sable, et cette idée, pour un peu sotte qu’elle fût, ouvrit en moi une étrange éclaircie, me donna l’impression de me libérer de ce poids que peut avoir l’écriture quand elle devient rigide, froide et ennuyeuse, ne laissant plus de trace du frémissement de la vie.

Mais il suffit d’un rien parfois pour effacer quelques pensées vacillantes : l’apparition soudaine d’une personne, une sonnerie de téléphone, ou encore, comme il est arrivé ce matin, le passage d’un chien dans le jardin qui s’est arrêté devant moi puis m’a regardé en penchant la tête tout en pissant sur les fleurs. J’ai souri et j’ai attrapé un coussin qui traînait dans un coin de la pièce et, ce que je fais rarement, après m’être assis en prenant une très inconfortable position, jambes croisées et genoux au sol, j’ai médité, ou disons, plus simplement, j’ai essayé de ne poursuivre aucune des pensées qui me traversaient l’esprit, un peu comme on contemple l’eau et ses mouvements.

Enfin, après un long moment de calme, où le silence n’est plus le même silence, la totalité des sensations les mêmes sensations, il y eut un claquement de porte provoqué par un courant d’air et, sans me l’expliquer, j’ai conféré à ce bruit une signification évidente : il était vraiment temps que je m’active, que je retourne à la petite table jaune qui me sert de bureau et que je me remette à écrire.

Le possible des mots…

par Pierrick Hamelin

« Les champs sont plus verts dans les mots qui le disent que dans leur verdeur… Je suis un homme pour qui le monde extérieur est une réalité intérieure », écrit Fernando Pessoa dont l’écriture est une rencontre permanente avec le sensible. Il nous rappelle aussi, de manière poétique, que nous sommes des êtres de langage et que notre rapport au réel est sans cesse médiatisé par du langage. Observez quelque chose, n’importe quoi, d’emblée des mots s’imposent… Remonter à l’origine, restituer les choses mêmes avant leur nomination fut souvent, et l’est encore, le voeu des peintres, des photographes et parfois des cinéastes, tel Jean-Luc Godard qui après Prénom Carmen expliquait qu’il voulait filmer les choses avant qu’on les nomme – « Quelle était la mer avant qu’on lui donne un nom ? » se demandait-t-il. C’est d’ailleurs une question qui le poursuivra…Or ni Godard ni les autres ne retrouveront la perception première, ne remonteront à l’origine, aux sources du visible même, avant le langage…

L’écrivain suisse Paul Nizon disait qu’il ne connaissait pas d’autre réalité que celle qu’il arrivait à formuler ; mieux : que l’une de ses premières expériences conscientes fut « l’évaporation du réel quand il n’est pas fixé par du langage ». Il se fera, pour cette raison dira-t-il, écrivain, comme Pessoa, comme d’autres qui, par l’écriture, s’engageront à repousser les limites du langage, consciemment ou inconsciemment habités par cette conviction joliment formulée par Ludwig Wittgenstein : « Les limites de notre monde sont celles de notre langage. »

Du Possible, toujours plus de possible…

« (… ) le fait de vivre désigne tout ensemble le fait d’éprouver et le fait de pouvoir, l’expression « vivre au-dessus de ses moyens » appliquée à la vie, au pur fait de vivre, ne signifie rien d’autre qu’éprouver et pouvoir davantage. Ou plus exactement : éprouver davantage pour pouvoir davantage. Tel est en effet le « devenir » de la vie : son mouvement interne, sa tendance immanente, sa téléologie constitutive. Mais telle est aussi la raison pour laquelle la vie ne tend pas au bonheur, mais à la puissance. Comme Nietzsche fut le premier à le montrer dans toutes ses dimensions, ce que nous cherchons dans le bonheur, ou plutôt dans la poursuite du bonheur, n’est pas le bonheur lui-même, lequel ne représente jamais pour nous un but, un aboutissement, une fin en soi, car nous n’avons jamais accès à la « satisfaction », car rien n’apaise cet éternel besoin de soi qui fonde la réalité mouvante et en perpétuelle transformation de notre vie. Non : ce que nous cherchons dans le bonheur, c’est d’abord, et surtout, un accroissement de puissance. »

Paul Audi, Créer, éditions Encre Marine, 2005, p. 48.

Remarques sur l’horizon

Dans ses Remarques sur l’horizon, un chapitre de La longue chaîne de l’ancre, Yves Bonnefoy dit en de belles phrases poétiques toute l’importance qu’il nous faut accorder à l’horizon :

Parlons de l’horizon, mes amis, de quoi, écrit-il, pourrions-nous parler d’autre ?

A la toute dernière Remarque, il souligne que le mot ne lui convient pas :

Horizon, un mot que pourtant je n’aime pas, j’en voudrais un autre. Un qui, de son rebord escarpé, tendrait la main à notre parole pour qu’elle grimpe vers lui, dans l’invisible.

Nous avons tout naturellement pensé à cet autre mot : le Possible, et relu très légèrement autrement ses magnifiques Remarques sur l’horizon…ou, si l’auteur veut bien nous y autoriser, le Possible.

                                                                       *

Toujours nous parlons de lui, ou plutôt en lui. Quand nous formons des projets, quand nous aimons.

Quand nous aimons, car aimer, un être, un chemin, une oeuvre, c’est voir que cette ligne là-bas, si loin à l’avant, cette ligne toute lumière, est tout autant ici même à les traverser, les retraverser, comme sur la plage la mer vient et revient dans le sable, y soulevant puis y laissant retomber l’algue remuante, la vie obscure.

Les mots n’offrent le plein de leur sens que si c’est « là-bas », à un horizon que nous contemplons ce qu’ils disent. Ici nous voyons trop en détail, la pensée se loge dans des aspects trop nombreux, s’y déploie en trop de formules : et tout est ainsi livré au désir de posséder, de comprendre. Là-bas le tout prime sur les parties, les choses en redeviennent des êtres.

Je crois que je dois à peu près tout à des horizons de mes premières années. Horizons soit lointains soit proches, soit ouverts, sous de grands nuages, soit retirés dans la boucle de la rivière aux eaux sombres.

Yves Bonnefoy, L’heure présente et autres textes

NRF, Poésie/Gallimard

2014

—                                                          

Conseils de Karoline Von Günderode à Bettina Brentano

Tu ne comprends pas encore que ces sentiers mènent tout au fond de la mine de l’esprit ; mais un jour viendra où ils te paraîtront tels, car l’homme marche souvent par des voies désertes ; plus il a le désir d’avancer, et plus la solitude devient effrayante, et plus le désert s’étend. Mais quand tu t’apercevras de combien tu es descendue dans le puits de la pensée, et que tu trouveras là en bas une nouvelle aurore, que tu remonteras joyeuse, que tu parleras de ton monde souterrain, alors tu seras consolée ; car le monde ne sera jamais avec toi.  Il te faudra redescendre dans le jardin enchanté de ton imagination, ou plutôt de la vérité, qui se reflète dans l’imagination. Le génie se sert de l’imagination pour rendre sensible par la forme ce qui est divin et ce que l’esprit de l’homme ne saurait comprendre à l’état idéal. Oui, tu n’auras d’autres plaisirs dans la vie que ceux que se promettent les enfants par l’idée de grottes enchantées et de fontaines profondes. Quand on a traversé ces murailles, on trouve des jardins fleuris, des fruits merveilleux, des palais de cristal, où résonne une musique jusqu’alors inconnue, où les rayons du soleil forment des ponts par lesquels on arrive jusqu’au centre de l’astre. Ce qui est écrit dans ces compositions deviendra pour toi une clef avec laquelle tu ouvriras peut-être des royaumes engloutis. C’est pourquoi n’en perds rien, et ne te défends pas de l’envie d’écrire ; mais apprends à penser avec douleur, car sans cela jamais le génie ne naît à la vie de l’esprit ; quand il se sera fait verbe en toi, tu jouiras de l’inspiration.

Bettina Brentano – Von Arnim

« A la mère de Goethe, sur la mort de K. Von Günderode »,

Armel Guerne, Les romantiques allemands, Phébus libreto, 2004, p. 691-692.

Lettre à Jean Paulhan

Jean Grenier

Je m’arrête parfois interdit devant le pullulement de la vie. Traverser une rue suffit pour me donner l’image de mille possibles qui ne se réaliseront pas, peut-être aucun, peut-être tous. Plus probablement ils arriveront à se réaliser tous si on leur donne le temps. C’est ce que sent l’homme confusément quand il se sent condamné à mourir : donnez-moi encore quelque temps à vivre, et je verrai réalisées toutes ces combinaisons dont je n’ai vu que la première série. Mais la trappe se soulève.

A-t-il tant perdu ? Les combinaisons semblent être en nombre restreint. Ce sont toujours les mêmes événements, les mêmes idées, les mêmes hommes sous des masques différents. Eadem sed aliter. Dites-moi votre milieu, je vous dirai vos idées. Ou plutôt dites-moi simplement votre nom et je saurai ce que vous pensez du service militaire et de la loi sur les blés. Quel ennui ! Plus on s’avance, plus les combinaisons se restreignent en nombre. Un médecin intelligent peut classer tous les hommes en très peu de catégories. L’univers du vieillard de plus en plus décoloré : quelques chiffres lui donnent la clef de tout.

Montrez-moi au moins quelques hommes détachés. Mais non, les uns portent le nom d’une terre, les autres le nom d’une tribu. Bouillon, Vendôme, Montmorency… Lévy, Cohen, Salouron, Ben-Dayan (allusion évidente à une notoriété de l’époque connue à Paris sous le pseudonyme de Benda). L’homme accepte de porter le nom d’une chose. L’esprit accepte de porter le nom de la chair et du sang. Quelle honte !

Jeter l’infamie sur l’âme de l’usurier… Vous aurez fort à faire. Les clercs modernes, ce modèle de détachement, vivent de la Bourse, de la banque ou du commerce des bijoux, quand ils ne jugent pas préférable de vivre en parasites. Gobseck s’est fait faire une morale. Votre tâche sera dure…

Heureux temps que ceux où l’on n’avait pas besoin pour voir de belles choses, pour échapper aux usines, aux affiches, aux journaux, d’aller se réfugier dans un musée morne, froid et pédantesque, payant par surcroît, ouvrant et fermant à des heures réglées comme celle des bureaux, et donnant à ceux qui les parcourent les mêmes émotions d’art que la lecture du Petit Larousse illustré ! Heureuse époque que celle où les palais et les églises étaient ouverts à tous venant avec leurs œuvres en place, les Rubens dans l’église de Malines, les Raphaël chez Farnesina et où l’ouvrier participait vraiment à l’art que lui-même créait. Ces gens-là n’avaient pas la moindre idée de nos âges immémoriaux.

Jean Grenier, Correspondance avec Jean Paulhan (Calligrammes, 1984)

Lettre de 1935, p. 68

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