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L’inachevé, carnets de Pierrick Hamelin

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Carnet n°10   : Vendredi soir, ciel de plomb, cerné de mauve au dessus de Beaubourg…

Il y a toutes les pesanteurs du plomb, du charbon, du sable et de la terre, toutes les marques gravées de la mélancolie dans les oeuvres de Anselm Kiefer, des oeuvres souvent monumentales qui semblent saisir, en son chaos et sa noiceur, entre travail de mémoire et travail de deuil, toute l’histoire du monde.

Anselm Kiefer est un mélancolique. Il l’est comme tout un chacun si l’on en croit cet ami et maître de Platon, Archytas, qui affirmait : « De la même façon qu’il difficile de trouver un poisson sans épine (arête), ainsi l’est-il de rencontrer un homme qui n’ait pas en lui quelque chose de douloureux comme une épine. » L’épine est notre faille secrète, ce tourment intérieur ou « drame de pensée » comme disait Jean Wahl, autour desquels chacun essaie, il le faut bien, de construire quelque chose…

Quelle arête, quelle épine traverse l’homme Anselm Kiefer, quel fil rouge son oeuvre immense ? Nous devinons  la nostalgie et la blessure – la nostalgie d’une culture perdue, le regard tourné vers les mythologies germaniques, et la blessure ouverte par les tragédies de l’histoire, la guerre et les atrocités du nazisme… L’une et l’autre sont souvent mêlées à des interrogations sur l’espace et sur le temps, le fragment et le tout, le microcosme et le macrocosme, le passé et le futur, et peut-être bien à ce persistant  étonnement : Pourquoi y-a-t-il encore quelque chose, dont nous, plutôt que rien ? Anselm Kiefer, un rien romantique, nous rassure : « L’art, dit-il, survivra à ses ruines ». Il rejoint en cela, ce qui n’a rien d’étonnant, le poète et philosophe allemand Friedrich Hölderlin qui  dans un poème (Andenken) écrivait que seuls les poètes fondent ce qui demeure.

« Quand sait-on qu’une oeuvre est achevée ? » demanda un jour la philosophe Danielle Cohen à cet artiste qui se présente lui-même davantage comme un alchimiste transformant la matière qu’un peintre. « Quand j’éprouve, répondit celui-ci, face à elle de la surprise ». Oui, de la surprise et cette pointe inexpliquée de fascination devant la beauté de ce qui est à jamais perdu comme je l’ai ressentie après avoir longuement regardé cette oeuvre belle et troublante Pour Paul Celan fleur de cendre.

Fleurs de cendre. A chaque fleur, dit une légende, correspond une étoile. Je ne verrai pas, cette nuit, une pluie d’étoiles…

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Carnet n° 10. Nouveau carnet à la couverture imprimée d’un joli motif art déco.

Samothrace… après la Défaite.

Ma fille ne comprenant pas l’interruption, depuis plusieurs mois, de mes petits textes sur l’inachevé, m’a offert hier, au Musée du Louvre, au pied de la célèbre Victoire de Samothrace, trois jolis carnets qu’elle venait d’acheter rue du Hamelin.

Coïncidence, je venais juste, avant notre rendez-vous au musée, de prendre un petit-déjeuner dans un bistrot parisien où mon voisin de table lisait Quelque part dans l’inachevé, ce très beau livre de Vladimir Jankélévitch qui doit son titre, si je me souviens bien, à une phrase de Rainer Maria Rilke… Tandis que je l’observais discrètement en train de lire, je me suis un court moment projeté dans ces mots Quelque part dans l’inachevé… Un rien mélancolique et amer car je songeais à ce roman que j’avais commencé au bout du monde, et finalement abandonné, mais également à cette publication d’un magistral essai de Powys à laquelle nous avions dû renoncer pour diverses et très désagréables raisons… J’y reviendrai plus tard, dans un essai ou dans un roman. Bref, j’étais amer et songeur, juqu’au moment où j’ai retrouvé les rayonnants sourires de ma fille, assise sur les marches du Grand escalier du Louvre, trois carnets dans une main.

Elle savait tout ou presque sur La Victoire de Samothrace, sur cette oeuvre fragmentaire, à l’histoire toujours incomplète, dont on dit qu’elle aurait été réalisée pour célébrer une bataille navale peut-être gagnée par les Rhodiens…

Tout en considérant avec admiration certains éléments de la statue de la déesse ailée et en particulier la draperie diaphane de la tunique plaquée par endroits sur le corps alors qu’en d’autres, tourbillonnante, elle semble agitée par le vent, je me demandais si ce chef-d’oeuvre stylistique ne devait pas en partie sa célébrité à son emplacement. « C’est peut-être, me fit-elle remarquer, là que tout commence : le lieu d’exposition – en décidant de la disposition spatiale de ce qu’il expose, le musée décide dans le même temps de la hiérarchie des oeuvres… ». Mais une autre question lui parut beaucoup plus drôle et intéressante : l’absence de la tête.

« Sais-tu, me dit-elle, que des campagnes de fouilles sont régulièrement effectuées à Samothrace, dans le sanctuaire des grands Dieux, et que l’on y recherche activement, entre autres, la tête de cette statue ? Eh bien, l’un des chercheurs français de l’équipe d’archéologues qui se rendit récemment sur place fit, un jour, cet aveu fort intéressant : il n’avait, au fond de lui, pas du tout envie que l’on retrouve cette tête ! Pas du tout ! On s’accroche, n’est-ce pas, au plaisir de l’inachevé, mais de cela tu sauras mieux, sourit-elle, nous l’expliquer. » Et elle m’offrit son cadeau. Je lui promis d’ouvrir l’un de ces jolis carnets et de reprendre, de temps en temps, mes petites errances quelque part dans l’inachevé…

Carnet n°9 : Samedi, à Amsterdam sous le soleil, juste avant Paris sous la pluie…

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« Je suis snob »… Chantait Boris Vian.

Je dois l’être aussi, tout du moins si j’en crois Raphaël Enthoven pour qui le snobisme se révèle, entre autres, par l’attachement à des questions et des réalités dérisoires et ont « l’expression artistique est le terrain de jeu favori ».

Je suis snob… Mes interrogations sur l’inachevé en art ne peuvent, c’est sûr, que paraître futiles à qui se pose des questions d’origine, de genèse ou de sens, sur la vie, l’amour, la mort, etc.

J’espérais bien, hier, en entrant dans le Rijksmuseum d’Amsterdam trouver une réponse à cette obsédante question qui me poursuivait depuis la veille (en vérité depuis plus longtemps) et qui avait pour objet ce célèbre chef-d’œuvre de Rembrandt dont le titre exact nous est inconnu et à défaut titré Ronde de nuit. Un tableau, on le sait, magnifique, imposant, qui par sa seule présence embellit toute la salle principale du musée. L’œuvre est connue, et je ne la décrirai pas mais le regard porté sur les deux officiers au centre, en avant-plan, puis sur les arquebusiers, sur les nombreux objets ou sur le jeu des lumières, des ombres, des couleurs, des lignes et des effets de mouvements, on ne remarque pas forcément, parmi les personnages, la présence d’un chien à droite du tableau. La figure est à peine peinte, pâle, sans aucun relief. Pourquoi cet élément est-il resté inachevé ? Pour dérisoire qu’elle paraisse, voilà pour moi une question importante. Je l’ai posée à un gardien du musée qui ne l’a pas comprise ou a fait semblant de ne pas la comprendre, puis à un autre beaucoup plus aimable et patient, qui m’a expliqué, avec beaucoup de certitude, que pour Rembrandt cet élément était tout à fait secondaire par rapport au reste du tableau et qu’il l’avait donc volontairement négligé.

Surpris par la joie que j’exprimais tout en le remerciant, il me considéra avec perplexité…

Que voulez-vous, je voyage de ville en ville et de musée en musée pour poser des questions futiles… Eh ! Oui, je suis snob, mais je m’en accommode.

Carnet n°9 : Tourcoing-New York, aller-retour.

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Dans les œuvres d’Eugène Leroy, abstraction et figuration se cherchent, se repoussent, résistent avec de fortes tensions l’une à l’autre, puis s’interpénètrent, fusionnent, multiplient les confusions – de très heureuses confusions – dans la matière même de la peinture.

Chez cet artiste, né à Tourcoing en 1910, auquel le MUba de Tourcoing* consacra une prestigieuse exposition pour le Centenaire, aux côtés d’autres expositions dans d’autres villes et pays de l’Europe du nord, l’acte de peindre, le geste et la manière, autrement dit la « mise en œuvre », est une constante confrontation avec la matérialité même de la peinture, laquelle aime imposer ses règles. Le peintre le sait et le duel, on le devine, requiert une formidable énergie. Elle est évidente dans la plupart de ses toiles et elle engendre une peinture d’une étonnante densité par ses rythmes et ses mouvements. Le célèbre artiste Georg Baselitz fut, dit-on, l’un de ses premiers admirateurs, ce qui n’a rien de surprenant si l’on se souvient de l’un des ses propos sur l’art : « Celui qui veut devenir peintre doit avoir une certaine agressivité à l’égard de la peinture… » Il en avait assurément dans ses propres œuvres…

Devant les tableaux d’Eugène Leroy, notre regard est envahi par les couleurs, multiples, pénétrées de lumière, des couleurs jamais loin de « l’esprit de la terre ». Les figures, têtes ou corps le plus souvent, elles, jaillissent de la matière… Jaillissent ou disparaissent, se dérobent à nos regards, comme si elles étaient vouées à un phénomène physique d’absorption par la peinture même. En tout cas, elles échappent à tout traitement descriptif. A bien y regarder, il me semble qu’elles apparaissent pour aussitôt, dans le mouvement même de leur inachèvement, qui est aussi la marque de leur incertitude, s’absenter. L’essentiel, au terme du duel, est que triomphe la peinture :

« Tout ce que j’ai jamais essayé en peinture, dit Eugène Leroy dans un entretien, c’est d’arriver à cela, à une espèce d’absence presque, pour que la peinture soit totalement elle-même. »

Jamais peintre, pour cela, n’avait donné autant de liberté à la matière et aux couleurs.

Quelques œuvres, en particulier celles au fusain et technique mixte, figurant des corps m’ont donné envie d’aller revoir au MOMA les fameuses Women de Willem de Kooning, lui aussi pris dans le jeu de l’abstraction et de la figuration et choisissant pour ses Women des compositions agressives à grands traits dynamiques et avec des couleurs indépendantes des figures corporelles… Je me dépêche, il y a un vol pour New-York à 19h30.

* Il prit, fin 2009, la dénomination Muba, Eugène Leroy

Carnet n°9 : Retour à Venise, sous la pluie.

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Baroque

Si on plaçait ce mot devant un miroir, on y verrait sans doute un monstre : un monstre d’abord linguistique dont la définition n’est nulle part, simplement parce qu’il les multiplie, de la plus noble à la plus vulgaire quand il est synonyme de décadence et de n’importe quoi. Un monstre historique aussi, transhistorique devrions-nous dire, car il traverse toutes les époques : le circonscrire au XVIIIe siècle est peut-être une erreur, il est de tous les temps… On doit le considérer, à l’instar d’Eugenio D’Ors, comme une constante de l’histoire et non comme un style historique. Un esprit doté, quand même, d’un incroyable souffle dans la foulée de la Contre-Réforme, qui en aura encore beaucoup au début du XVIIIe siècle. Le monstre, fort combattu au XIXe siècle, se fera oublier mais pour mieux réapparaître, sporadiquement, au XXe – on parlera alors de « néo-baroque ».

Autre trait du monstre : son extrême mobilité. Il est présent sur tous les continents, s’impose aussi bien dans l’architecture des cathédrales que sur les bas-reliefs des temples de l’Inde. Aucun domaine de l’expérience artistique ne lui est à priori interdit. Et quoi qu’il investisse, le monstre ne supporte aucune des limites imposées : il a besoin d’espace, de mouvement, de liberté. Partout où il passe, il  s’enfle, s’étire et prolifère, hors limites. Ce monstre, animé d’un sentiment dionysiaque et qui n’aime rien moins que les formes serpentines, alternant à l’envi courbes et contre-courbes, semble lui-même happé par quelque chose qui lui échappe, quelque chose d’incommensurable qu’il cherche dans un tourbillon débridé, véhément parfois, à rattraper en vain. Il y trouve en même temps le principe de sa force. Et sa force, sa fougue, son enfièvrement sont tels, parfois, qu’il a tendance, reconnaissons-le, à en faire un peu trop. Mais l’excès est justement ce qui le nourrit. Qu’il prenne une forme alanguie ou convulsée, lascive ou extatique, il exagère toutes les postures, convoque plusieurs mouvements en même temps, ne craint pas les styles contradictoires qu’il adore soumettre aux lois de la théâtralité. Ce qui compte avant tout, c’est le mouvement, ce mouvement qui fait qu’il évite la lourdeur qui le guette. Chez lui, rien n’est fixe, tout est toujours excentré. Tout fonctionne comme si les formes, malgré la surenchère, l’accumulation et l’exubérance, atteignaient ce point de réversibilité qui les oblige à l’envol, à la légèreté, quelquefois à l’éparpillement. Il faut évidemment une main d’artiste, une main assez forte pour empoigner le monstre et l’empêcher de basculer dans la lourdeur. Puis, par un invisible renversement, le soulever et le porter, l’accompagner dans une sorte de mouvement ascendant vertical comme si, touché soudain par la grâce, il perdait toute pesanteur.

J’écris ces quelques lignes dans la salle du chapitre de la Scuola Grande dei Carmini de Venise, le regard de temps en temps  levé vers le plafond dont le centre est constitué d’un tableau de Giambattista Tiepolo :  La Vierge Marie remet le scapulaire à saint Simon Stock (peint en 1749). L’oeuvre est entourée de huit petits tableaux dans lesquels figurent des anges accompagnés des attributs du scapulaire et des vertus. Le port du scapulaire promettait à ses possesseurs de raccourcir la durée de passage au purgatoire et le salut de leur âme.

Comme souvent dans les oeuvres de Tiepolo, la composition est aérienne ; elle montre des personnages en contre-plongée, s’élevant dans les airs, tourbillonnant dans une vaste trouée. La Vierge, légèrement boudeuse voire hautaine, est portée par un groupe d’anges qui paraît en état d’apesanteur – tout s’envole : corps, voiles et étoffes en un mouvement spiralé. Tous ces personnages, chavirés, bousculés, plus ou moins dénudés, entre eux agrippés et emmêlés, semblent emportés dans un tourbillon sans fin… Mouvement, vertige et légèreté… C’est là, pour moi, le baroque dans toute sa splendeur.

Le saint en bas est agenouillé sur un socle. Il ouvre la main, attend le scapulaire que va lui remettre un ange. Sous le socle, on remarque une tombe ouverte, avec deux crânes qui dépassent. Il est toujours un ou deux éléments, des petites scènes latérales, des détails dans les tableaux de Tiepolo qui viennent distraire le regard du spectateur, comme si le peintre cherchait à l’égarer, à lui faire perdre ses repères ou l’invitait à se mettre lui-même en mouvement et à participer au jeu du télescopage des figures en multipliant ses points de vue, jusqu’à cette impression de vertige qui finit toujours par nous saisir quand on regarde, tête en l’air, un tableau de Tiepolo.

Et l’inachevé dans tout ça ?

Eh bien, il arrive dans ces télescopages et tourbillons de figures que le peintre passe un peu vite sur la finition de certains éléments ou bien les oublie, ce qui donne par endroits des petites touches d’inachevé ou d’imperfection, ici une main mal dessinée, là un espace trop grand entre deux jambes, par exemple… Il faut savoir que Tiepolo, pour répondre aux innombrables commandes, travaillait rapidement et de façon très spontanée et qu’ il avait pris l’habitude de peindre plusieurs tableaux en même temps, jusqu’à réaliser, vers 1738,  une quarantaine de fresques en seulement une douzaine de mois… De lui, Zanetti aurait dit  : «  Il fait un tableau en moins de temps qu’il n’en faut à un autre pour broyer les couleurs ».

J’ai récemment rêvé que je croisais Tiepolo sur la Place Saint Marc, il pleuvait et je lui ai proposé de s’abriter sous mon parapluie. Tout en marchant, j’ai évoqué avec lui cette question de l’inachevé qui me poursuit depuis si longtemps. Je n’ai aucun souvenir de ses paroles mais on peut, je pense, sans risque avancer que cette question devait être le cadet de ses soucis.

« Qu’importe les imperfections, aurait-il pu me répondre, ce qui compte, gentile signore, ce n’est pas une composition objective mais le mouvement, voyez-vous… Le mouvement, le vertige et la légèreté ».

Illustration :

Giambattista Tiepolo ( 1696- 1770)

La Vierge Marie remet le scapulaire à Saint Simon Stock (1749)

Scuola Grande dei Carmini de Venise

Carnet N°8, Exposition au Lieu Unique. Cherchez l’inachevé.

Je suis allé visiter l’exposition Fragments de l’inachevé qui se tenait à Nantes au Lieu Unique naïvement persuadé par son titre que j’allais découvrir ce dont je rêve depuis très longtemps : une exposition d’œuvres, de sculptures et de tableaux inachevés. Erreur : Fragments de l’inachevé n’était en fait qu’une partie de l’exposition « de l’inachevé » qui eut lieu en 2013 dans d’anciennes halles désaffectées à Lausanne, organisée par Visart-Vaud, l’un des groupes régionaux de Visarte, cette société Suisse des artistes visuels et architectes créée il y a bientôt 150 ans.

Leur objectif en investissant l’une de ces anciennes halles qui autrefois abritaient des locomotives et qui prochainement accueillera le nouveau musée cantonal des beaux-arts de Lausanne était d’interroger, en marge de ce projet, la forme que peut prendre l’art contemporain avec le public.

Reprenant la scénographie initiale de l’exposition à Lausanne, le Lieu Unique, donc, proposait l’exposition d’une vingtaine de mètres de vitrines posées à même le sol donnant à voir les œuvres de soixante-neuf artistes, suisses romands pour la plupart, pratiquant le dessin. Séduit par plusieurs productions mais cherchant en vain « l’inachevé », il m’a fallu un peu de temps avant de comprendre que c’était dans cet acte : dessiner, et toutes les interrogations qu’il suscite, y compris autour de la  question de l’inachèvement dans ses différentes typologies, que se tenait tout l’intérêt de cette exposition déclinée en cinq propositions par ses curateurs : le dessin dépouillé, le dessin embryon, le dessin pulsion, le dessin sismique et enfin le dessin vandale.

Allons à l’essentiel. Ce que plusieurs artistes ont visiblement cherché à expérimenter en ces diverses lignes, c’est l’art à l’état naissant, c’est, dans la création de formes désagrégées, fragmentées, interrompues ou provisoires, l’éclosion d’une idée jusque, parfois, dans sa maladresse, c’est l’amorce, le commencement, le geste qui réclame l’abandon de soi et qui dans la fulgurance ou les hésitations, révèle l’intime et dans le même temps entretient une sorte de spontanéité et de « pureté sauvage » qui nous rappellent, selon les mots de Christian Jelk, l’un des cinq curateurs, qu’un « nouveau monde est possible à chaque instant ». Le dessin cependant se retient d’exécuter un projet. L’artiste prend le temps d’exploiter toutes les sources, les impasses et les possibles d’une pensée encore à venir… En ce sens, « le dessin est, nécessairement, inachevé , écrit Christian Jelk. En d’autres termes, on n’en voit pas le dessein.

Nous devons comprendre le dessin, ici, non pas dans sa forme achevée mais comme « la tension d’une respiration intérieure » pour reprendre les mots de l’artiste Denise Mennet, lesquels nous renvoient tout naturellement à ceux de Henri Michaux dans Emergences, Résurgences, cités par Lorna Bornand :

« Au lieu d’une vision à l’exclusion des autres, j’eusse voulu dessiner les mouvements qui bout à bout font la vie, donner à voir la phrase intérieure, la phrase sans mots, corde qui indéfiniment se déroule sinueuse, et dans l’intime accompagne tout ce qui se présente du dehors comme du dedans. Je voulais dessiner la conscience d’exister et l’écoulement du temps. Comme on se tâte le pouls ».

Tout est dit.

Depuis ma visite de cette exposition, le mois dernier,  je n’ai pas écrit une seule  ligne d’un livre en cours, une sorte de Journal… Je prends autrement la respiration de la vie : je dessine, tout simplement.

Carnet n°7 (nouveau carnet)

palais Ca'd'Oro

Fin des vacances… La fraîcheur de l’air en fin de journée, quelques nuages gris, le silence puis le bruit d’un avion qui traverse le ciel délivrent le message d’un lent et inexorable effacement de ce qui, l’été, nous exalte… Une légère mélancolie s’installe, prend la mesure de ce qui n’est plus et s’ouvre à diverses sensations dont l’une s’entretient de l’idée que nous n’avons pas fait, pas vu, pas lu, tout ce que nous souhaitions faire, voir et lire… En d’autres mots, comme l’aurait dit Giacomo Leopardi, le désir est toujours illimité mais, à l’épreuve de la réalité, ne trouve hélas que des plaisirs limités, d’où une certaine insatisfaction…

Mon regret, au-delà de ce sentiment un peu trouble d’inachevé, est d’avoir perdu le carnet de moleskine bleu dans lequel, entre la Bretagne, Paris et Venise, j’avais jour après jour accumulé des notes, des « pensées-sensations », des détails de mes impressions, de modestes anecdotes, des dialogues reconstitués, des citations, des titres de livres et de tableaux, beaucoup de petits dessins, des choses souvent inutiles mais parfois précieuses. J’ai ainsi perdu le titre et le nom de l’auteur de l’œuvre picturale, très grande, verticale, impressionnante dans son inachèvement – ne donnant à voir que quelques fragments du portrait en pied d’un religieux – que l’on peut voir dans l’une des salles du musée de l’un des plus beaux palais vénitiens qui bordent le grand Canal : le Ca’d’Oro. Dans ce magnifique palais inachevé, ce qui explique sa façade asymétrique, on peut aussi admirer, entre autres chefs-d’œuvre de l’école vénitienne, le superbe Saint Sébastien de Mantegna criblé de flèches, des œuvres de Carpaccio et la Vénus au miroir de Titien, mais celle qui naturellement, sans être la plus belle, a retenu un long moment mon regard fut ce portrait. L’œuvre avait-elle été détériorée par le temps, par un événement particulier, ou inachevée par la seule volonté du peintre, ou pour d’autres raisons ?

Je m’interrogeai, un rien fasciné par l’espace vide de la toile ou plutôt par ce plein sans figures, imposant, troublant, et sans que j’en prenne aussitôt conscience, mes pensées ont commencé à voyager dans l’espace et dans le temps, de Venise à Oslo en passant par Paris, Zurich et Saint-Petersbourg, de cette toile à plusieurs œuvres de Paul Cézanne, celles surtout qui figuraient ce paysage qui l’a fasciné : La Montagne Sainte Victoire. Je me suis souvenu d’une œuvre que j’avais vue au printemps à Zurich puis d’une autre à l’Ermitage, et encore d’une autre, pourtant lointaine dans ma mémoire, la toute première toile de Cézanne que j’ai vue, non sans surprise, il y a presque quarante ans, dans un petit musée à Oslo, à côté du Cri de Munch. Oui, j’ai pensé à Cézanne, le grand et magnifique Cézanne qui sans vouloir se défaire tout à fait de la tradition classique cherchait la virginité du regard, voulait une vision immédiate du visible pour mieux cultiver, « réaliser » selon son mot, ses sensations, des sensations fugitives, « la petite sensation » disait-il, et qui, par une innovante technique picturale, allait bousculer la conception de l’art admise à son époque et jeter les bases d’un nouveau paradigme de l’art, celui de l’art moderne…  Il est « notre père à nous tous », dira Picasso.

Je pensais donc à Cézanne, aux multiples espaces de formes et de couleurs confondues dispersés sur la toile, et surtout je voyais mentalement le fractionnement des couleurs comme si j’avais été en face… Oui, je voyais, non sans confondre plusieurs tableaux à la fois, les multiples touches juxtaposées, superposées et souvent disjointes, parfois loin des bords du tableau, laissant ainsi apparaître par endroits le support vierge, nu, sans rien.

Voilà, je retrouvais à Venise, devant le portrait d’un religieux, un peu de cette hébétude que l’on peut avoir, adolescent, devant une figure qui se dévoile…

« Cela sent la rentrée ! On perçoit les prémices de l’automne… » m’écrit mon frère, je lui réponds par une phrase de Cézanne :

«  Tous plus ou moins, êtres et choses, nous ne sommes qu’un peu de chaleur solaire emmagasinée, organisée, un souvenir de soleil… » Oui, un souvenir d’été…

Carnet n°5 : Visite au Louvre, nuit de cauchemar

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Renoir disait, paraît-il, qu’un tableau « est la chose qui entend le plus de bêtises » ; cela peut aussi provoquer, en un intime dialogue avec nos émotions, de bonnes ou mauvaises pensées et quelquefois venir perturber nos nuits de mauvais rêves… C’est en tout cas ce qui s’est passé pour moi, la nuit dernière, de manière inattendue puisque la veille, j’étais allé contempler, plutôt que des œuvres peintes, quelques paysages marins au nord de la Bretagne. Bref, je ne sais pas pourquoi, cette nuit, m’est revenue ma visite au Louvre qui date déjà de plusieurs semaines et en particulier ce moment où, je m’en souviens avec précision, je suis resté un long moment intrigué par le tableau de Francesco Mazzola, dit Parmigianino, en français Le Parmesan (nom plus facile à retenir), un tableau avec trois figures inachevées, dont celle de saint Joseph aux côtés d’une Madone. J’observais dans mon rêve, comme je l’avais fait au musée, les détails de cette œuvre intitulée, je m’en souviens, Le mariage mystique de sainte Catherine lorsque je me suis retrouvé soudain entouré de visiteurs Chinois, plus précisément de leurs tablettes sans lesquelles ils ne paraissent pas concevoir  la visite d’un musée… Je n’ai rien contre les Chinois mais dans mon rêve leur présence a viré au cauchemar car étant incapable de leur fournir la moindre explication sur l’inachèvement de l’œuvre de Parmigianino, ils ont exigé que je remplisse la fonction de peintre et termine au plus vite ce tableau avant de le photographier. Je me suis exécuté et, m’offrant dans mes rêves des talents que je n’ai pas dans la vie, très satisfaits du résultat, ils ont voulu que je répète cette opération sur une oeuvre de Tiepolo, puis sur un tableau inachevé de David et d’autres tableaux encore, ce que j’ai avec fermeté refusé car cela reviendrait à détruire mon unique passion : l’inachevé. Cela a aussitôt provoqué leur colère, si bien que j’ai dû faire usage du poing pour les repousser et leur échapper. A commencé alors  une sorte de course poursuite dans les galeries du Louvre, dix, vingt puis cent Chinois à mes trousses et autant de gardiens qui criaient « Achevez-le ».

Je me suis brusquement réveillé, en nage, une main posée sur le livre que j’avais commencé la veille : Nuages fous d’Ikkyû, un poète zen.

Carnet n°5, Petite scène au Louvre, jeudi après-midi…

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Le Général Bonaparte, Kant et les Chinois.

– «  C’est beau !

– Tout simplement beau, oui.

– Qué bueno !

– Yes, it’s beautiful.

– Das ist schön.

– Wunderschön »

Je ne savais pas à l’instant où je me suis approché du portrait inachevé de  Bonaparte peint par Jacques-Louis David que j’allais, entouré de trois Chinois dont un jeune garçon, d’un Allemand, d’un Suisse et de deux Colombiens, faire cette expérience à proprement parler kantienne du jugement de goût qui, faut-il le rappeler, a pour particularité d’être à la fois subjectif, fondé sur une sensibilité singulière, et universel au moment où il est exprimé. Cette plaisante communication dans le jugement de goût augmenta à l’évidence – enfin si j’en crois les sourires et regards que nous avons échangés – le plaisir que chacun prenait à contempler cette esquisse inachevée, peinte, nous expliqua le Suisse, pendant la campagne d’Italie pour une composition historique qui ne fut jamais exécutée…

Je profitai de ce consensus pour faire remarquer tout ce que l’inachevé apportait, selon moi, à cette oeuvre mais j’aurais mieux fait de m’en abstenir car mon propos ne retint que l’attention des Chinois – les autres personnes s’étant esquivées après un sourire poli – et j’ai bien cru, avec eux, ne jamais pouvoir arrêter une conversation pour le moins surréaliste par moments… Outre qu’elle fut menée dans les trois langues : l’anglais, le français parfois et assez souvent le chinois, j’eus le tort de vouloir les interroger sur ce que cette toile qui nous mettait en quelque sorte à la place du peintre provoquait sur leur imagination, et plus encore de me lancer dans des considérations sur le vide et le plein dans la peinture chinoise qui ne firent qu’embrouiller totalement les choses. A la fin, nous ne nous comprenions plus du tout.

« Non, non, Bonaparte n’est pas allé en Chine…Et David, le peintre, n’était pas Chinois. Cela j’en suis certain ! », telle fut à peu près la conclusion de notre échange qui dura tout de même presque une demi-heure. Heureusement, le jeune garçon eut au moment de nous séparer cette expression qui parut vouloir rappeler à chacun  notre très solide accord et sens commun esthétique : It’s beau,  « Bô », répéta-t-il en arrondissant avec application les lèvres.

Illustration :

Le portrait inachevé de Bonaparte, également intitulé Le Général Bonaparte,

1798, par Jacques-Louis David

Musée du Louvre, Paris

Carnet N°5, Jour de pluie, jour de musée…

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Je visite le musée d’Orsay et dans la galerie consacrée aux impressionnistes, je m’amuse devant chaque tableau à cligner des yeux, puis je ferme un œil, laisse l’autre pendant quelques secondes bien ouvert et inversement… l’exercice, il faut le reconnaître, étant au bout d’un moment plutôt étourdissant, idiot cela va sans dire, mais j’ai en tête depuis ce matin les mots de Nathalie Heinich qui dans son excellent livre Le paradigme de l’art contemporain*, défend fermement une position d’abstention de jugement sur l’art contemporain pour conduire son étude sur les règles qui l’organisent et qui pour expliquer cette « neutralité axiologique », selon les termes de Max Weber, recourt à une comparaison fort intéressante…

« Reportons-nous pour cela, écrit-elle, un siècle et demi en arrière, dans une histoire désormais bien connue : celle de la rupture impressionniste , à partir des années 1860. A l’époque, l’un des principaux reproches émis par les partisans de l’art traditionnel était le caractère « non fini » des œuvres. Or ce qui pour les uns – les « classiques », partisans d’une continuité de la tradition – constituaient un défaut rédhibitoire était précisément ce qui faisait leur qualité pour les autres – les « modernes » convertis à l’expérimentation de nouvelles modalités de représentation picturale. Ainsi, ce qui apparaît comme une critique radicale du point de vue de l’art classique est une preuve de qualité du point de vue de l’art moderne ; les partisans de l’un et de l’autre système ne peuvent se comprendre, car ils n’ont pas les mêmes attentes à l’égard de l’art, pas les mêmes critères d’évaluation. »

Je continue ma visite du musée avec des points blancs et de brillants traits de lumière dans les yeux…

*Nathalie Heinich, Le paradigme de l’art contemporain, structure d’une révolution artistique.

Bibliothèque des sciences humaines, Éditions Gallimard.

Illustration :

Eugène Boudin, La plage de Trouville (détail), 1865, Musée d’Orsay

Carnet n°5, matin d’avril, matin de pluie sous un ciel miroitant…

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Sur des cordes d’or et d’argent…

Rencontre avec une talentueuse artiste, « petite fille spirituelle », j’en ai la conviction, du peintre Odilon Redon. Comme lui, elle rappelle qu’en art les choses n’ont de vérité que subjective. Comme pour lui, la certitude est dans les sensations.

Le réel quand il est rationnel n’intéresse que peu Catherine Guilmault. Elle lui préfère le rêve, l’enchantement de la magie et la puissance du mystère.

Son objectif : donner à son propre monde imaginaire une substance esthétique qui ne se départit jamais de la question de la beauté. Son travail : « agencer, dit-elle, couleurs et matières comme on confectionnerait, avec une sorte d’application excentrique, une pâtisserie, un vêtement ou un poème ».

Catherine Guilmault aime l’inattendu et l’équivoque, la finesse et la légèreté, les ombres et le somptueux, en un mot les apparences, bien plus éloquentes qu’on ne le croit sur les profondeurs de la vie…

Ce jeu avec les apparences requiert naturellement les qualités du magicien : il faut savoir jouer avec les formes, les faire apparaître et disparaître, cacher et donner à voir… de l’insaisissable où s’invitent le désir de comprendre et l’imagination. C’est pourquoi ses tableaux ont souvent quelque chose de kaléidoscopique où formes, motifs et couleurs se juxtaposent, se superposent, fusionnent parfois, créant ainsi de nouvelles nuances, et, la complicité de la lumière aidant, se plaisent à ruser avec notre regard tour à tour surpris, troublé, séduit. Séduit, simplement parce qu’entre le dévoilement et le secret, ses mondes imaginaires convoquent les nôtres et subrepticement les emportent derrière les reflets de la nuit jusqu’à ce rêve byzantin d’or et de pierres précieuses.

Cette oeuvre, à la fois forte et fragile, cohérente, fait montre d’une imagination sensorielle suffisamment riche pour saluer à sa manière, en des clins d’oeil picturaux, ceux et celles à qui l’artiste doit son « éducation esthétique », Gustave Moreau, Odilon Redon, Joris-Karl Huysmans et d’autres, et affirmer l’éclat de son originalité, bien au-delà des classifications.

Je n’ai pas osé l’interroger sur l’inachevé ; je vais lui écrire et en attendant ses réponses à mes questions, regardant ses tableaux, je me réciterai ce poème de Stuart Merrill qui commence ou finit, je ne sais plus, par ces vers :

Dans le fouillis de folles étoffes

Ses doigts aux bagues d’argent

Emurent de somnolentes strophes

Sur les cordes d’or et d’argent…

L’inachevé ou … petites réflexions sur mes pratiques picturales

Catherine Guilmault

Pour aborder sereinement  la question de l’inachevé en peinture et uniquement sous l’angle d’une pratique et d’une réflexion (engagée à  posteriori, à travers vos questions) très personnelles, je tiens à passer outre les « pilonnages » souvent ravageurs de la rationalisation et du concept (comme l’esthétique du « non-finito » ou la rhétorique du « work in progress »…), deux aspects devenus, selon moi, plutôt rédhibitoires dans l’humilité que suppose tout acte de création.

Pourtant, je me suis surprise, parfois, à vouloir saisir une vague intuition sur le point de devenir une certitude.

Ma toile est prête à se livrer, à se donner à voir, à accueillir tous les regards.

Pourtant, cette intuition finit parfois par me donner tort. Une fois mise en scène et en lumière parmi ses « consœurs », la toile s’obstine au silence. Muette, impassible, impénétrable.

Et là, frêle, incertaine, immature, non-encore-advenue, elle peut s’évanouir, happée par la danse colorée des autres toiles, soudain réduite au mutisme et menacée d’invisibilité.

Quand la toile s’entête à résister au regard et à l’imagination de celui qui regarde, j’opte simplement pour une ré-immersion dans le cycle de la nouvelle floraison.

Il se peut aussi que d’elle-même, elle refuse d’advenir, préférant disparaître plutôt que de se repentir.

Il me semble que seule l’intrusion de la pensée rationnelle introduit le doute, le rapport de force et l’illusion de la maîtrise. Or, cette pensée là ignore que la toile cherchera toujours à se soustraire aux règles et au temps, pour éclore à son rythme, par-delà l’achèvement ou l’inachèvement.

Si certains font du « non finito » un aboutissement, d’autres préfèrent la dimension active d’une toile toujours en devenir.

Illustrations :

Catherine Guilmault,

Mandala V-Eau-Terre-Feu (2013), technique mixte, 45×60 cm

Carnet n°3, Week-end à Bâle…

redon

Odilon Redon ou la ronde des rêves…

Vu à Bâle, à la Fondation Beleyer, la très belle exposition consacrée à Odilon Redon, ce célèbre peintre symboliste qui, à l’opposé du naturalisme qui cherche à reproduire la nature telle qu’elle est, préfère l’inexplicable des choses et pénétrer dans les arcanes du rêve, du mystère et de l’irrationnel…

« Mon cher ami, lui écrira Mallarmé, admiratif,

Vous agitez dans nos silences le plumage du rêve et de la Nuit. »  ( nov.1891)

Pour inciter notre imagination à participer à son voyage solitaire dans les ténèbres où éclosent visions, secrets et cauchemars, où quelques monstres bizarres et un Œil surtout, image récurrente dans ses toiles, imposent leur « inquiétante étrangeté », il utilise le Noir, un noir pur, couleur de l’anxiété, et joue, dans ses compositions figuratives, de l’indéterminé, de l’imprécision et de l’inachevé…

Odilon Redon aime le mystère et le recherche.

« Le sens du mystère, écrit-il dans son très intéressant journal intitulé A Soi-Même, c’est d’être tout le temps dans l’équivoque, dans les double, triple aspects, des soupçons d’aspect (images dans images), formes qui vont être, ou qui le seront selon l’état d’esprit du regardeur. Toutes choses plus que suggestives, puisqu’elles apparaissent. »

Après une très longue période, celle du Noir des fusains et de la lithographie, il quitte les aires dramatiques et tourmentées de l’imaginaire, pour épouser, comme il le dira, la couleur. Toutes les couleurs, des couleurs intenses, lumineuses, somptueuses très souvent. « Si l’art d’un artiste, dit-il, est le chant de sa vie, mélodie grave ou triste, j’ai dû donner la note gaie dans la couleur. » Il donne alors à voir, entre précision et imagination, au bord de l’abstraction parfois, le merveilleux de la nature et des choses simples : des extraits de paysages, des bouquets de fleurs, une barque qui dérive, des papillons ou d’étranges créatures aquatiques… Et avec une évidente sérinité méditative, il continue à explorer les dimensions cachées du monde jusque dans l’arc du religieux, des légendes et de la mythologie. C’est tout simplement magnifique. On retrouve dans ses oeuvres ce qui nous semble parfois, aujourd’hui, définitivement perdu : le sens du Beau.

Odilon Redon meurt le 6 Juillet 1916 à Paris, les siens trouveront dans son atelier une huile sur toile représentant une «  Vierge » aux tons rouges, restée inachevée sur un chevalet.

Illustration :

Odilon Redon, Ophélia

Pastel, 50,5 X 67,3 cm

Carnet n°3, p. 19 et suivantes… Jeudi, petite pluie fine.

solstice léger comme les orangers 100 x 73 cmRED

L’inachevable en perspective

Que ce soit à l’intérieur des jeux flottants de la mémoire et du rêve ou de la sensible attention à la simplicité vraie des choses quotidiennes, ou que ce soit dans la franche confrontation avec la brutalité des situations vécues dans la péninsule Ibérique – avec toujours le ciel bleu en appel – Joana Prats donne à voir dans ses oeuvres ce qu’elle dit elle-même de l’art : « J’y crois passionnément ».

Cette passion est tangible dans l’énergie du geste, dans la dynamique des couleurs, dans les entrelacs et les fragments de lacis, dans l’interaction, non sans remarquables tensions, des tons ocres, clairs, bruns et feutrés, dans ce rapport à l’évidence sensoriel qu’elle entretient avec chaque tableau où s’affirme l’efficacité d’un langage pictural très personnel.

Pour nous inviter à suivre ses itinéraires croisés entre le réel, la mémoire et l’imaginaire, Joana Prats aime mobiliser des couples d’opérateurs qui fonctionnent à merveille, tout particulièrement celui qui réunit le signe écrit et la couleur, déclinés en énergiques touches de pigments et de fragments de mots ou de phrases griffés à la surface. Tout à la fois ils se chevauchent dans une danse affolée et se disputent avec force l’espace de la toile comme s’il cherchaient à solidement la tisser.

Joana Prats réalise une œuvre absolument singulière qui donne à rêver et à penser, d’autant plus que le sens n’y est jamais immédiatement donné ; tout y est plutôt retenu, y compris quand elle se met à l’épreuve du réel.

Naturellement rattrapé par mes obsessions, je m’interroge sur la place laissée à l’inachevé dans ces tableaux. Plutôt que de ressasser des hypothèses peut-être fausses, j’essaierai de rencontrer l’artiste pour lui poser quelques questions…

En attendant, je souhaite à cette oeuvre, dont les éléments, d’une toile à une autre, sont sans cesse offerts à de nouvelles possibilités, de ne jamais accoster à quelque tableau définitif. En d’autres termes, je lui souhaite de demeurer inachevable… Oui, c’est exactement cela : inachevable.

 

J’ai reçu ce matin les réponses de Joana Prats à mes questions :

« Quand un tableau est-il achevé ? » est une question récurrente parce que je suis rarement satisfaite pour dire maintenant c’est bon, c’est fini.

Et pourtant, il faut savoir s’arrêter, ne pas tomber dans l’excès de Frenhofer dans Le chef-d’œuvre inconnu de Balzac, avec l’obsession de finir une œuvre qui monopolisait l’essentiel de son art.

*

Pour trouver l’équilibre entre ce qui est fait, non fait et peut-être encore à faire, je peux revenir sur une toile mais après l’avoir laissé reposer un temps, comme on laisse tranquillement une pâte à farine avant d’enfourner ou de passer à la crêpière… Histoire de laisser gonfler… Histoire de voir à quel moment la peinture a son dernier mot… Histoire que le regard soit neuf face aux accidents survenus sur ce qui a été pétri.

Je peins en fait comme si je modelais mon sujet, en passant par différents étapes.

*

C’est difficile de me dire qu’un tableau est fini, avant que le regardeur en dise, lui, quelque chose. La touche finale d’une œuvre, c’est lui qui la donne, je crois.

*

« Existe-t-il des toiles, des œuvres inachevables ? » Oui, celles qui naissent des encres et des coups de crayon sur une surface de papier, la plupart du temps, au fil de mes pensées. Œuvres-idées qui fusent trop vite pour se laisser travailler davantage. Elles surgissent d’un coup, comme une lame qui coupe, un matador…

Elles respirent de façon indépendante, il faut que je les laisse dans leur souffle.

Une fois là, posées, je ne vais pas m’amuser à les achever. En d’autres mots : les tuer.

*

Je conçois la peinture comme une aventure et les traits du dessin, des crayons, des pinceaux, comme une odeur quand ils vibrent de leur geste propre… Quand ils s’animent d’un souffle bien à eux au moment où ils se nourrissent d’encre, de pigment, d’huile, etc…

Parfois il est inutile de revenir sur les traces posées. Elles me semblent bien… Mais les suivantes peuvent en améliorer la justesse.

*

Dans une toile, j’aime simplement suggérer, sans trop donner de détails pour surtout ne pas interrompre le souffle des gestes, le rythme des gestes… Et ce rythme-là demande inexorablement à s’arrêter au bon moment.

*

Au-delà de la compréhension de ma manière de peindre, ce qui m’intéresse surtout et me passionne, c’est l’acte même de peindre. Peindre en me laissant porter par une fougue qui me dépasse au moment de commencer une toile. Cela peut partir en douceur, puis vite s’emballer ou bien se poursuivre par des à-coups saccadés (boléro, flamenco o tango… cela pour moi s’impose naturellement ). Oui, c’est toujours une danse, je n’irai pas jusqu’à dire sacrée, mais il y a quelque chose de l’ordre de la transe, de la méditation et de la prière. C’est pour cela que j’enchevêtre souvent des mots au récit des couleurs.

J’aime écrire aussi  des poèmes qui quelquefois inspirent les sujets de mes toiles, lesquelles en portent souvent les traces, au moins dans les titres, mais pas uniquement…

Joana Prats

Illustration : solstice léger comme les orangers, 100 x 73 cm

Carnet n°3. Jeudi, légères brumes et petites gelées. Matin chinois.

peinture_chinoise

Je ne pense pas qu’il existe un chinois plus bavard que monsieur Zhang que j’ai rencontré hier, à Paris, dans son atelier, rue Villa du Mont Tonnerre où il m’avait donné rendez-vous. Je l’avais prévenu que je n’avais pas les moyens d’acheter, en ce moment, une de ses œuvres mais que m’intéressaient beaucoup son travail de calligraphe et de collectionneur, ainsi que les secrets de l’art pictural chinois, sans oser lui dire que ce qui motivait en vérité ma visite était ma fréquente impression d’inachevé face à la peinture chinoise, mais il est vrai que depuis quelque temps j’ai tendance à voir de l’inachevé partout.

De sa pratique, je n’ai pas vu grand-chose, sinon un geste souple du bras et de la main après une longue inspiration, son regard concentré sur le pinceau qu’il fit doucement glisser sur la feuille de papier de riz en diagonale, puis, jouant avec les pleins et les déliés, de haut en bas où l’encre noire se dispersa dans quelques gouttes d’eau et une nuance de bleu. Souffle et rythme, tout est là.

Shen Tsung-ch’ien : «  Le jeu du Pinceau doit être dominé par le souffle. Lorsque le souffle est, l’énergie vitale est. »

Ce fut le seul moment de silence. Après quoi il fut intarissable sur l’histoire de la peinture chinoise dont je n’ai retenu que des mots et des noms – l’esprit, je dois dire, vite embrumé par les petits verres de meiguilujiu, un délicieux alcool de rose, qu’il me servait tout en parlant –  des mots et des noms d’un autre temps, d’un autre monde, qui ce matin encore se bousculent dans mon crâne comme bougent les pierres dans une peinture chinoise : shanshui, l’art des T’ang, l’art des Sung, la peinture des Ming, celle des Mandchous, le peintre Mi-Fu et les huit excentriques de Yang-chou, l’empereur Huizong, la dynastie Han, le style gongbi et le style xieyi, les moines  peintres et  la peinture des  lettrés, Ying-Yang et Dix mille êtres….

J’ai heureusement pris quelques notes quand il fut question du Vide, ce maître-mot au fondement du Tao et de l’art chinois – qui n’a rien à voir avec le vide tel qu’on le conçoit en occident, cette notion désignant dans la culture chinoise un élément actif, essentiel, sans lequel l’artiste ne saurait rendre sensible les pulsations de l’invisible.

Il est en musique cet instant de silence qui permet aux sons d’accéder, comme le dit si bien François Cheng, « à une résonance au-delà des résonances »… Il est en peinture cet espace « non-peint » qui pareil au souffle fait circuler une vibration dynamique entre les choses et dans les choses. Ainsi les montagnes deviennent eau et l’eau montagnes. Le Vide est en toute chose source inépuisable, « plus plein que le plein » disait Laozi.

Il parlait, je l’écoutais et j’eus le temps de songer à dix mille questions, brusquement réduite à une seule, confuse et que je lui ai posée en bafouillant, quand soudain il se tut pour boire son verre d’alcool de rose :

« Faire voir du vide, comme dit Tchouang Tseu, est-ce une manière de laisser en suspens la fin d’une œuvre, de garder une part d’inachevé qui en retour agit invisiblement sur les formes ?

Il me considéra avec perplexité, comme si je parlais, non pas chinois, mais disons une autre langue. Je posais ma question autrement :

Peut-on parler d’une esthétique de l’inachevé chinoise ? »

Il hocha la tête pendant quelques secondes, visiblement hésitant, puis me regarda dans les yeux :

« Le genre xieyi dans l’art pictural chinois, pratiqué par les lettrés, est sans doute ce qui se rapproche le plus de ce que vous entendez, je suppose, par inachevé : quelque chose qui a à voir avec « le non-finito » italien, le «  non-terminé » volontaire, l’état d’inachèvement d’une œuvre…C’est ça ?

J’acquiesçais d’un signe de tête.

Il y a en effet quelque chose de cet ordre dans le genre xieyi, lequel cultive pour beaucoup l’art de l’imparfait et laisse une place importante au vide…

 Il se gratta le haut du crâne avec le manche de son pinceau, puis posa sa main droite sur mon épaule :

Mais évitons, je pense, de considérer l’art chinois avec des catégories de pensées que ne sont pas les siennes. Si vraiment, cher monsieur, vous voulez comprendre toutes ses subtilités, voyez-vous, apprenez plutôt à vous couler tout doucement dans l’esprit d’un chinois,  à vous immerger dans la culture de ses ancêtres, à penser et à rêver en chinois…

 Tenez, reprenez donc un peu de meiguilujiu.»

Illustration : Wang Jiu  18è siècle
Peinture de style Xeiyi

Carnet n°3, page 15 –  premier dimanche de janvier.

Laszlo Krasznahorkai, un écrivain hongrois au talent prodigieux, invente avec son envoûtant roman Guerre et guerre, considéré par certains comme un chef-d’oeuvre, une nouvelle manière d’achever une oeuvre. En effet, plutôt que d’achever le récit à la fin du roman, Laszlo Krasznahorkai choisit, dit-il, « d’en situer le dénouement dans la réalité. » Ainsi une plaque avec une inscription fut-elle installée dans le musée de Shaffhausen, en Suisse, auprès d’une oeuvre, un Igloo, de Mario Merz.

J’ai imaginé, pendant quelques jours, que plusieurs des romans inachevés que je compte dans ma collection  avaient en réalité leur fin dans un autre médium. J’ai aussi prêté à quelques auteurs, en particulier  à Stendhal et Kafka, des rendez-vous secrets  avec leurs lecteurs dans des hôtels, des églises, des monastères et des prisons… Finalement, ce matin, j’ai commencé à classer les livres inachevés suite au décès de leurs auteurs et les autres pour lesquels une relecture s’imposait. Je n’arrive pas, en effet, à penser qu’un écrivain qui se serait prêté à ce jeu n’ait pas laissé dans son livre quelques indices pour poursuivre en d’autres espaces une recherche de sa fin…

 Je parle très sérieusement lorsque je dis que ma passion pour les inachevés risque, un jour, de me rendre fou.

Turner

images

Casse-tête anglais… Simple ébauche ? Toile achevée ou inachevée ?

J’imagine assez bien le casse-tête qu’a pu représenter le classement des œuvres de Turner pour les conservateurs anglais afin de cataloguer celles-ci, après sa mort. Certaines toiles qui furent classées comme inachevées l’étaient-elles vraiment ? Rien n’est moins sûr quand un peintre s’autorise, comme le fit Turner, à perturber les règles classiques de la composition  pour, au plus près des complexités de la vision,  inventer un rapport autre à la réalité et, sur les lignes encore non définies de l’abstraction, créer du visible.

« Before Turner there was no fog in London » dira Oscar Wilde…

Illustration : Joseph Mallord William Turner, Confluent de la Severn et de la Wye

titre français : Paysage avec une rivière et une baie au loin,

(93.4 x 123,5 cm) , toile inachevée, 1845.

Paris, Musée du Louvre

Carnet n°2, page 12 –  25 septembre

J’ai fait cette nuit un rêve inimaginable, s’il est permis de qualifier ainsi un rêve, en tout cas plutôt angoissant… Je me trouvais dans une sorte de théâtre à l’italienne, seul, du moins je le croyais, assis sur une balançoire qui oscillait doucement au-dessus d’une malle, entre un décor de paysage de guerre et celui de ruines gréco-romaines, quand soudain un homme en habit d’Arlequin se présenta sous le nom de Pierre Carlet de Marivaux. Je ne sais comment j’en suis venu à improviser devant lui des pas de danse avant qu’il ne m’entoure de ses bras pour me demander avec une remarquable gentillesse si je voulais bien lui rendre les deux grands romans qu’il n’avait pu pour d’obscures raisons terminés, ce qu’il regrettait infiniment. Plus habile et rusé que je ne le suis dans l’art de la conversation, il réussit à me convaincre et  je m’apprêtais, je me souviens, à ouvrir la malle pour lui rendre les deux romans en question1 quand la chute avec un grand fracas du décor de ruines arrêta mon geste. A cet instant apparut un homme pareil à un géant, d’emblée reconnaissable avec son épais collier de barbe brune : Stendhal. Visiblement irrité, il exigeait que je ne cédasse rien à Marivaux tant qu’il n’aurait pas récupérer toutes ses œuvres inachevées. Avec un sourire pour le moins contraint, je bafouillai que je n’avais jamais eu ses livres en ma possession, ce qui porta à son comble sa colère. Il m’attrapa par le col de chemise, me souleva à hauteur d’aveuglants projecteurs et là m’obligea à décliner la liste de tous les inachevés que j’avais volés depuis ma naissance. Après quoi il me secoua avec une énergie surhumaine et tel Icare tombant des cieux, je fus précipité dans une mer glaciale. Heureusement, je fus sauvé in extrémis de la noyade par un chanteur d’opéra en habit de mandarin qui pour me réchauffer me glissa dans le lit d’une éblouissante princesse, laquelle voulut me soumettre à trois énigmes avant de faire l’amour. J’eus la bonne idée de lui résister et je m’enfuis par les coulisses du théâtre, poursuivi par des soldats armés de sabres… Je ne sais comment je me suis retrouvé peu après à New-York, en train de marcher tranquillement le long de  Madison Avenue, à la recherche d’un taxi. Une voiture jaune s’arrêta. Je montai à l’arrière et au chauffeur qui portait un masque loup vénitien sur les yeux, je demandai qu’il me conduisît au Plaza Hotel. Quelques minutes plus tard, le chauffeur retira son masque, dit s’appeler Truman Capote et me dit en me considérant dans le rétroviseur intérieur : «  Vous tombez bien, j’aimerais vous parler de mon livre Prières exaucées ; je souhaiterais, voyez-vous, y ajouter quelques chapitres… ».  Je n’ai aucun souvenir de la réponse que j’ai pu lui faire mais peu après, au bal masqué qu’il avait lui-même organisé  au Plaza Hotel, j’ai dû affronter une centaine d’écrivains, bien décidés à me soumettre aux pires épreuves si je ne leur rendais pas immédiatement leurs œuvres. Je me suis réveillé de ce cauchemar à cet instant. Aussitôt je suis allé vérifier si aucun des livres inachevés que je conserve dans une ancienne malle du XVIIIe siècle n’avait disparu. Aucun ne manquait.

1 La vie de Marianne et Le Paysan Parvenu de Marivaux

Le Goût de l’inachevé

Concert

Je compte parmi mes amis qui d’une manière ou d’une autre m’ont influencé, trois manuels, quatre intellectuels, un qui n’est ni l’un ni l’autre et un esthète, pour le moins tel que l’entend Kierkegaard, à savoir un homme qui, indifférent au bien et au mal, fait des plaisirs de l’esprit, l’objectif de sa vie. Son rapport au monde est poétique et esthétique, cela est simple et certain, son rapport aux autres, c’est plus compliqué car il repose, pour le dire vite, sur des paradoxes. Il aime les autres et il en a besoin mais il met tout en oeuvre pour les maintenir à distance. De toutes façons, en toutes choses, Karel cultive l’écart, un art habilement entretenu par les inépuisables pouvoirs de l’ironie et de l’humour conjugués avec une évidente grâce et légèreté que j’ai toujours admirées chez lui, quand bien même j’ai eu plusieurs fois envie, sur le coup de justes indignations, de le gifler car il a vraiment, parfois, un côté petit con et tête à claques. Cela dit, je lui dois beaucoup et, entre autres, mon goût pour les oeuvres inachevées. Il me l’a pour ainsi dire transmis au cours d’une journée un peu particulière que j’avais passée chez lui, plus précisément chez son oncle propriétaire d’une superbe demeure italianisante dans le vignoble nantais. Le vieil homme souffrant de la solitude après la disparition de sa richissime femme, avait été ravi d’accueillir son neveu, à la recherche, à l’époque, d’un logement. Au début, Karel ne pensait rester que quelques semaines, mais au-delà du confort matériel que lui assurait cette maison, la communauté d’idées, de goûts et de valeurs qui le liait à son oncle malgré la différence d’âge, fit que très vite il ne songea même plus à partir. D’ailleurs il y vit toujours, depuis presque dix ans…

Après le déjeuner pendant lequel nous avons essentiellement parlé de lui et de son image d’excentrique oisif dont il essayait en vain de se débarrasser, il me fit visiter la maison. Je fus, je dois dire, ébloui par les diverses collections de peintures, de photographies, de sculptures, de meubles et d’objets d’antiquité qui occupaient la vaste demeure. Je me souviens encore très nettement d’une fort belle collection de portraits photographiques d’hommes de lettres anglo-saxons, de Edward Fitzgerald au plus fameux des dandys de l’Angleterre Post-Victorienne : Max Beerbohm, lesquels entouraient la photographie d’un crâne posé sur un livre, dont Karel m’assura qu’il était celui d’un aïeul de son oncle. Je découvris ensuite, dans une autre pièce, une charmante série de petits tableaux de même format qui offrait au regard une talentueuse reproduction d’oeuvres de Titien, de Giorgione et de Velasquez, entre autres, représentant toutes des Vénus.

« Eh ! oui, le caractère indéchiffrable de la beauté féminine… » me dit Karel, en réponse, je me souviens, à l’intérêt que je portais à ces délicates beautés, le regard avancé à quelques centimètres des tableaux. Je lui demandai s’il en était l’auteur. Il ne l’était pas et m’invita à découvrir ses propres créations, dans une autre pièce, à l’étage. Là, il me montra plusieurs toiles figurant des nus ou des natures mortes qui, pour appréciable qu’en fût le style, avaient la curieuse particularité d’être inachevées. « Je ne termine jamais ce que j’entreprends », me dit-il, et il se mit à rire quand je lui fis remarquer qu’il en avait pourtant le temps. Après quoi, il prit un chapeau de femme couvert de plumes dont il se coiffa et, les bras exagérément tendus comme si cela lui donnait des ailes, mima des pas de danse jusqu’au salon. Dans cette pièce, sous un imposant lustre Murano rouge, il m’expliqua l’art et la manière de cultiver le « goût de l’inachevé ».

Si je me souviens aussi bien des détails de cette journée, c’est parce qu’elle fait tout simplement partie de celles, peu nombreuses en définitive, qui ont valeur d’évènement dans une vie : je ne fus plus tout à fait le même après. En quelques mots, pour avoir subi par je ne sais quelle alchimie l’influence de Karel, je me sentis moi aussi obscurément séduit par l’inachevé. Les semaines suivantes, en tout cas, en apportèrent les signes sensibles : je ressentis une réelle émotion devant La mise au tombeau de Michel-Ange, à la National Gallery, et je fis peu après l’épreuve d’une autre, encore plus intense, à Antibes, devant l’immense et dernier tableau, inachevé, de Nicolas de Staël : Le Concert.

Je m’employai après cela à chercher à la bibliothèque, dans les livres de peinture, des oeuvres inachevées, essayant de décrire au plus juste, dans des carnets, celles qui m’intéressaient. Je me mis ensuite avec une impatience irraisonnée, à photographier des pages de livres, des tableaux dans les musées, à courir les endroits qui font commerce de reproductions ou de vieux tableaux que je rapportais triomphalement dans le deux-pièces que j’habitais et dont je  couvrais en partie les murs avec mes inachevés.

Tranquillement, ne m’arrêtant à aucune des raisons profondes qui motivaient ce besoin irrépressible d’amasser, constatant seulement le tourbillon d’excitations que connaissent bien les collectionneurs, je me constituais peu à peu un véritable trésor, fût-il composé de petites choses sans réelle valeur marchande.

N’eut été que pour l’épater, ma tentation fut grande d’en partager le secret avec Karel mais, je dois l’avouer, ma crainte qu’il ne s’engageât, avec l’argent de son oncle, dans une collection de plus grande valeur, m’en empêcha.

Définitivement installé dans la volonté de donner du sens et plus de poids à cette collection, je cherchais des inachevés dans tous les registres de l’art et de la littérature, non sans faire quelquefois l’erreur de confondre des inachevés avec de simples études ou ébauches. A chaque nouvelle acquisition, je me souviens, s’imposait l’écho de l’émotion et des interrogations qui m’avaient saisi la première fois devant le tableau de Michel-Ange. Toujours, je ressassais les mêmes questions. Quelle angoisse, quelle hésitation, quelles circonstances avaient bien pu pousser l’artiste ou l’écrivain à ne pas terminer son œuvre ? Quelle inhibition ou peur avait retenu son geste ? A quel moment, le doute, que l’on sait accompagner toute création, avait-il envahi l’esprit de l’artiste ? Était-ce le secret désespoir de ne pas parvenir à la perfection ou l’idée que l’on s’en fait qui avait motivé l’incompréhensible abandon ? Etait-ce plus simplement une impression de ratage, ou simplement la lassitude qui l’avait poussé à laisser son œuvre en cours d’exécution ?

Était-ce pour créer volontairement une intrigue, mettre en scène un manque, une absence, que l’oeuvre était demeurée inachevée ? Une absence si présente dans certaines œuvres que l’on pourrait se demander si l’artiste n’avait pas voulu en faire une origine primordiale du charme de l’œuvre. Peut-être avait-il par là, par ce manque, quelque chose à dire, qu’il ne savait comment exprimer, ou ne pouvait dire ? Mais peut-être aussi, n’avait-il rien à dire ? Ou bien invitait-il le spectateur à imaginer l’achèvement de l’œuvre ? Ou bien celle-ci demeurait-elle inachevée parce que tout simplement inachevable ?

Porté par l’intime conviction que je trouverais des réponses dans les biographies des artistes, j’accumulais les livres sur Michel-Ange, Ingres, David, Delacroix, Schiele, Turner, Rouault, Chassériau et d’autres… Je voulais comprendre, mais au bout du compte, je ne trouvais guère plus de réponses à mes questions que ne peuvent en donner les méandres de la sensibilité et de l’intellect avec les gestes de la création. Inlassablement (je n’étais pas un paresseux à l’époque), tantôt sur les puzzles de l’histoire de l’art, tantôt sur ceux de la psychologie ou de la philosophie, je glissais d’une oeuvre à une autre, remontais, vieux saumon, plusieurs courants à la fois, sans réel souci, je dois dire, de cohérence, laissant très souvent libre court à toutes les hypothèses, mais convaincu de redonner, dans l’entrelacs de la vérité et des approximations, vie et sens à l’inachevé. Et comme si cela ne suffisait pas, je profitais de l’espace qui m’était régulièrement offert par la revue Incognita pour écrire deux articles sur l’Inachevé que je n’écrivais plus qu’avec une majuscule. Cela ressemblait à une sorte de Manifeste, voire de déclaration de guerre contre la vision esthético-mathématique des pythagoriciens pour qui tout doit être rapporté à une limite et à un ordre, contre la Beauté entendue comme mesure et harmonie, contre l’idolâtrie de la perfection, de l’unité, et finalement contre tous ceux qu’effraient l’incertitude, l’échec, l’ambiguité, etc… Quand j’eus terminé mon livre, je me mis alors à rêver d’un projet beaucoup plus ambitieux, d’autant plus exaltant qu’il semblait impossible : réaliser une exposition d’oeuvres inachevées rassemblant autant d’anonymes et d’oubliés que de célébrissimes artistes, une exposition ouverte, multiple et, bien entendu, elle-même inachevée. Armé, jusqu’à la déraison, d’enthousiasme, je ne pensais plus qu’à ça. Chaque matin, je me répétais, souvent devant un miroir, ces mots qui s’éclairaient de l’autorité de mon père : « Quand on veut, on peut. »

L’intime et très excitante conviction, par ailleurs, que Karel pourrait m’aider et entraîner son vieil oncle, homme d’influence encore dans la comédie des affaires culturelles, dans la folie de ce projet, ne fit que renforcer mon obsession et en effacer l’irrationnalité absolue. Un soir, j’écrivis à Karel pour l’inviter à venir me voir, chez moi, parmi mes inachevés…

Il vint, mais de sa visite, il ne reste pour ainsi dire que ma stupéfaction de le voir s’esclaffer quand je lui annonçai mon projet. Il le trouva sans intérêt, ce fut son mot. Il avait lui-même résolu de remettre en cause son goût pour l’inachevé, agacé qu’il était par son triomphe dans tous les domaines de l’art contemporain. « On ne nous offre plus que des oeuvres qui n’ont ni commencement ni fin, qui jouent de l’éclatement formel et se dérobe au désir de beauté et à tout jugement de valeur esthétique. Il est temps, me dit-il, jetant un regard perplexe sur un ensemble de petites toiles inachevées derrière mon dos, que nous réapprenions à nous émerveiller de l’esthétique de l’achevé, sans renouer pour autant avec une conception classique de l’art… C’est sûr, c’est amusant ta petite collection d’inachevés, mais franchement, crois-moi, il y a beaucoup mieux à  faire.»

Je me suis, je me souviens, retenu pour ne pas le gifler.

Illustration : Nicolas de Staël, Le Concert, 1955, Musée Picasso, Antibes. Huile sur toile 350 x 600 cm

« Je n’ai pas la force de parachever mes tableaux » confie Nicolas de Staël dans une lettre au galeriste Jacques Dubourg… Quelques heures plus tard, dans la nuit du 16 mars 1955, il se suicide en se jetant par la fenêtre de son atelier.

Le Concert, un immense et imposant tableau où ce qui manque, tel un peu d’or invisible, augmente la densité et le rayonnement des formes brutes, fut sa dernière œuvre, inachevée.

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2 réflexions sur “L’inachevé, carnets de Pierrick Hamelin

  1. Amusante réflexion sur les incertitudes de l’art et de l’artiste. On croit tenir une bonne idée, on croit avoir construit une collection unique ou écrit un ouvrage singulier et original. On le montre à celui qui est le plus susceptible d’en apprécier la qualité et la teneur, sorte d’idéal du goût…Et il vous jette à la figure un mot de trop, une réflexion imbécile qui détruisent en vous tout enthousiasme et vous font tomber dans une sorte de découragement déprimant dont on sort après beaucoup de temps, quelques verres et des occupations idiotes comme un spectacle de sport à la télévision ou un bête concours de belote…

  2. Mon cher Pierrick je relirais attentivement tes commentaires-disgressions « romanesques » sur tes peintres choisis par l’inachevé, personnage d’un roman à venir d’une certaine manière ( alors que tes romans ne sont pas inachevés.) J’ai beaucoup aimé ta rencontre avec Tiepolo sous ton parapluie car le silence imaginé du peintre n’est que la préface à l’invention de tes futures dialogues ou commentaires. Je remercie le critique d’art Pierrick Hamelin qui n’est pas encore au bord de la folie sinon de la retraite………Bonne nuit

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