Accueil » Miscellanées

Miscellanées

butterfly1

Fin de parcours

par Jean Jo Floc’h

Tu le sais toi, ces petits moments, au matin à la fraîche. Dernier printemps dans le tissage de la vie. Tu le sais toi qui es passé par là et qui ne m’entends plus. Je ne le saurai jamais ce dernier printemps, juste peut-être au dernier moment après le dernier souffle étouffé et contraint.

Dernier moment et avant celui-là, encore des derniers : la ballade en voiture, tu conduis ou pas, peu importe. Tu regardes encore les feux du ciel ou la pluie des nues ou encore les néons de la ville ou les réverbères du village croisé avant le dernier retour à la maison, l’appartement ou le studio ou encore la chambre dans cet EPAD qui recueille pour quelque temps encore tes vieux os. Ton regard aura saisi dans sa myopie le dernier pan de mur serti de lierres noueux qui te rappellera tout à l’heure les chemins que tu sillonnais, courant vers la promise du jour ou celle d’avant, haletant la hâte et l’anticipation du désir et du plaisir que tu étouffais alors en signe de convenance.

Toujours ce dernier, ce dernier n’importe quoi qui ne saurait se reproduire puisque tu ne seras plus là. Puisque je ne serai plus là. La dernière fois où penché sur ton clavier dans la vaine recherche des derniers mots qui pourraient encore donner une épaisseur à cette dernière trace. Le vent dans les méninges ajourées évacue les ultimes pensées évanescentes.

La dernière fois, ta carte bancaire et le code que tu tapais jusqu’alors sans réfléchir. Sur le coup, un semblant d’énervement puis la panique et enfin la colère qui laisse ton pauvre poing tavelé s’échouer sur la vitre du distributeur. La dernière fois de ta honte, en avoir ou pas, de l’argent ou de la mémoire. Dernière fois encore que ce visage qui te lorgne étonné de tant de laideur concentrée avant que tu ne te reconnaisses.

La dernière bouchée que tu happes fébrilement pour y retrouver un goût, celui du ris de veau de la blanquette de ton enfance, de la tarte aux pommes caramélisées. Une légère amertume aux lèvres, tu déclineras les à-coups de ta mémoire en regrets furtifs. Le verre de vin tremblera dans ta main lâche laissant perler quelques gouttes sur une nappe blanche que tu confonds avec ton suaire, celui qui te lève le col exposant ton visage de marbre. La faiblesse de la commissure des lèvres laisse filtrer le trop plein de gorgée en un ru rougeâtre sur ton col défraîchi. Je bave.

Ce dernier manuscrit inachevé ignorant du dénouement, il a chuté au bas de ton lit. Un dernier mot incongru, une dernière phrase qui n’en était peut-être pas mais la prétention d’une liberté.

Le soir ou le matin, peut-être l’après-midi, derrière la fenêtre, un dernier regard au grand arbre qui trône de l’autre côté de la rue. Tu l’as vu grandir, perdre ses feuilles, en refaire, jeter ses glands au sol à la recherche des cochons qui en raffolent. Une dernière fois tu la vois, la noria des enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants peut être, dans un brouillard de visages et de noms. Ils te regardent étonnés, effarés sans doute devant cette vieille solitude chevrotant. Tu sembles croire à ce téméraire garçonnet assis sur tes genoux, tu écarquilles les yeux de tendresse heureuse vite effacée d’un souffle d’oubli fatigué.

Tu la cherches encore cette jeunesse après laquelle tu courais au fil des rues de la petite ville de ta jeunesse. Tu la vois passer virevoltante, tend le bras et laisse échapper un appel ténu. Ton fils à tes cotés appelle sa fille, elle se retourne en riant. Elle virevolte toujours. Le temps te paraît étrange, le soleil se teinte de mélasse grise. L’horizon roule, hésitant.

Les premières fois précédentes : une douleur nouvelle au côté surprendra ta mémoire, un relâchement insidieux de la jambe, la trahison de la main et la cuillère échoue sur le carrelage dans un tintement de crécelle, le mot qui renâcle et s’esquive laisse un blanc de givre. Le vide sidéré.

Dernier moment au chevet de l’enfance, l’avant-monde, parcourant les méandres des mémoires engluées. Derniers visages en festons de masques ricanant ou apaisés surgissant d’un avenir vide : l’odeur du sourire de la mère, l’empreinte de la main du père, le ventre des femmes.

Dernières fois, prémices d’une fin qui s’annonce en catimini, jouant sur les jours et les minutes du procès intenté en maladie. Ton kit de vie se barre en quenouille. Personne ne se souvient du premier visage vu, de cette épiphanie. Le chemin du retour te ramène à cette chose vue qui t’a fait entrer dans la cour des hommes.

Le dernier rêve de lucre et de stupre aux bords de l’éveil alors qu’une croupe chaude se tend, l’éveil cruel dans les oripeaux obèses et flasques du vieux. Les corps se sont dissipés dans la nuit du jour naissant. Je maudis le sort.

Le dernier espoir s’est pulvérisé sur la dure mère du deuil à venir. Deuil sans autre horizon que la pourriture des chairs et la cendre des os, l’âme est pusillanime. Pas d’avant, pas d’après, entre les deux pôles du désir, les équinoxes de l’espoir et les marées de l’envie.

Première fois où tu crus, l’eusses-tu cru ? L’eus-je moi-même cru ? Psaumes et complaintes apprises et ânonnées, prières scandées, confessionnaux abreuvés de paroles menteuses et équivoques. Dans un dernier sanglot, le dernier verre du condamné, la stupeur du néant.

Les répétitions de foi ad libitum jusqu’au terme de l’espoir, aux rives mêmes du néant, ces dernières fois qui émaillent le dernier chemin comme autant de pierres noires échouées sur une route perdue. Pierres inutiles et vaines qui n’indiqueront à personne les moments enfuis et les sentes secrètes recelant encore le souvenir des pas et des émois.

Tout cela pour ça ! « Dérision de nous dérisoire », un chemin pour rien, pour peu de chose, la vacuité du devenir dans un taffetas mortuaire. La prime naissance est déjà la marque dernière, celle qui rend au rien ce qui vient du pas grand-chose. Je n’ai rien vu venir.

Toujours jeune

par Pierrick Hamelin

Curieux rêve cette nuit : j’étais tour à tour un triste vieillard à la démarche claudicante, cherchant son chemin entre des arbres rabougris, et un jeune enfant courant dans des dunes de sable, face à la mer, sous un ciel d’orage. Quelques images, celles dont je me souviens, venaient s’y confondre : des fleurs couvrant l’immensité sans borne d’un cimetière désert, un homme tapant du pied sur une porte pour en faire taire le grincement des gonds, un autre tenant dans une main géante le fil d’un cerf-volant. Puis il y eut, avant ou après, je ne sais plus, cette scène où je me suis vu devant une tombe, la tête inclinée et les mains jointes, me lamentant sur mon sort d’avoir à vivre cette vieillesse qui chaque jour me rapproche un peu plus de la mort…

Incapable de me défaire de la viscosité de cette désespérante vérité, je déclinais et ressassais tous les malheurs du vieillissement, pleurnichant comme un enfant, le buste courbé en avant et les mains sur les genoux, dans la position idéale où malgré soi l’on montre son derrière à qui veut le botter, histoire de vous remettre les idées en place. Et pour surprenant que cela puisse paraître, c’est à un homme assez ressemblant par sa tenue au philosophe Hegel, avec de hauts cols et une épaisse cravate blanche entourant le cou, que revint la responsabilité de ce geste un peu brutal, lequel me tirant ensuite l’oreille me fit entendre que je m’empoisonnais la vie avec de fausses idées sur la vieillesse, que celle-ci n’était qu’un préjugé qui n’a aucun sens, que ce n’était que « le vain fruit de la triste conjoncture que l’esprit dépend du corps », que la vie était un perpétuel devenir dont le seul terme est la mort et que je n’avais donc pas à couper, comme je le faisais, la vie en morceaux, la vieillesse succédant à la jeunesse et s’en séparant définitivement, enfin qu’il n’appartenait qu’à ma seule volonté de m’assurer une jeunesse d’esprit jusqu’à la fin… Après quoi, m’obligeant à relever le menton pour le regarder droit dans les yeux, il me fit répéter après lui ces paroles[1] :

« Je jure en moi-même de rester toujours jeune. »

«  Je conserverai les forces de ma jeunesse et j’en jouirai jusqu’à la fin. »

« Jamais la force qui anime ma vie ne disparaîtra. »

«  Ce qui fait maintenant ma joie ne cessera de le faire. »

« Ma volonté demeurera ferme et mon imagination ne perdra jamais sa fraîcheur. »

J’exprimai avec docilité, en hochant la tête, mon approbation entre les phrases, ne pouvant cependant m’empêcher de marmonner, sans qu’il l’entendît : «  C’est plus facile à dire qu’à faire ! »

Avec un large et bienveillant sourire, pour finir, il me parla de mon âme et de ma conscience religieuse, plus religieuse, selon lui, que je ne l’imaginais. Je voulais bien, lui dis-je, le croire… Son sourire, je crois bien, s’est alors confondu avec celui de ma femme penchée sur moi pour me réveiller.

[1]Friedrich Schleiermacher, protestant et philosophe allemand (1768 – 1834) Monologues (1800) Jeunesse et vieillesse.

Journal Intime de Henri-Frédéric Amiel

par Pierrick Hamelin

Je suis depuis plusieurs jours plongé dans les cinq cents pages de « fragments d’un journal intime », celui que l’écrivain et philosophe suisse Henri-Frédéric Amiel, né à Genève en 1821, a tenu de 1839 jusqu’à sa mort, en 1881. Ce Journal compte dans son intégralité très exactement 16847 pages (publié en douze volumes par les Editions de L’Age d’Homme). Impressionnant, n’est-ce pas, en tout cas absolument remarquable pour un homme qui disait à son sujet n’être que lassitude et dépourvu de volonté. J’ai souvent été surpris par l’énergie que les écrivains les plus pessimistes ont pu dépenser dans l’écriture (Leopardi, Schopenhauer, et d’autres…). En1876, après quarante-six volumes de trois cents pages, Amiel considérait que ce Journal, qualifié par lui « d’oreiller de paresse », n’était bien réfléchi « qu’un prodigieux gaspillage de temps, de pensée et de force, et qui, au final, lui aura plutôt servi « à esquiver la vie qu’à la pratiquer ».

A ce journal qui lui tient lieu de confident, d’ami et d’épouse, écrit-il, il expose avec une sincérité dont on ne peut douter des « trésors de souffrances et de regrets », mais aussi ses désirs, ses croyances, ses convictions et ses emportements. Il y livre également de nombreuses critiques, souvent impitoyables, des œuvres de ses contemporains… Entre fascination et agacement parfois provoqué par le ressassement de ses plaintes, j’ai suivi et continuerai à le faire les méandres de cette sombre vie intérieure dont je ne partage pas forcément la philosophie mais dont m’intéresse la complexité.

Souvent sévère avec les autres, Amiel l’est encore davantage avec lui-même. Perpétuel détracteur de lui-même, il ne rate aucune critique à son endroit : «  Si pour les autres, je semble quelqu’un, pour moi-même je ne suis qu’une ombre sans substance, un rêve insaisissable, un simple bruit de la vie ». Il se voit souvent ainsi : un être sans substance, comparable à une bulle de savon : « A quoi bon vivre ? me demandais-je avant-hier ; et je ne savais trop que répondre, sinon que c’est la volonté de Dieu. J’ai fait des bulles de savon la moitié de la journée. N’est-ce pas ce que je fais aussi toute la vie ? Et ma vie elle-même est-elle autre chose qu’une bulle colorée, flottante et vide, un rêve, une apparence, dont l’éclat éphémère et le volume chimérique se résolvent en une simple larme, en un vain souffle ? » (24 Juillet 1858).

Sa lassitude de la vie est telle par moments que je l’ai parfois imaginé, en le lisant, tenir son journal dans un cimetière, tenté par la mort. Cependant, il ne conseille pas le suicide, « les désespérés, écrit-il, ont toujours tort de se pendre – le lendemain a souvent de l’inconnu ». Il le dit à l’évidence par expérience, à l’abattement moral ou physique qu’il décrit succèdent de temps en temps des moments de grâce et de joie, disons de sérénité, qui souvent s’accordent avec la description d’un paysage ou l’évocation d’une promenade… Mais, il faut le reconnaître, ses sourires ne durent pas, ses sentiments retrouvent assez vite les chemins du pessimisme. Il a en fait tout, il le dit lui -même, pour représenter l’homme de Schopenhauer, cet esprit désabusé s’il en est, qui pense que le bonheur est une chimère, que nous ne faisons qu’expérimenter la souffrance, que nos vies sont le jouet du vouloir-vivre, cette absurde force irrationnelle qui anime tout être vivant, etc. En un mot, dira-t-il, Schopenhauer « courtise mes penchants, il les caresse et les justifie ».

Amiel se sent instinctivement en accord avec le philosophe mais, réflexion faite, il finit par se cabrer contre son « désolant pessimisme », parce qu’il croit en Dieu et ne peut concevoir que ce qui est – et qui est par Dieu – puisse être un mal… Et avec un talent d’escrimeur, en deux trois coups d’épée, il renvoie le philosophe à ses manques : « Beaucoup, écrit-il après une courte démonstration, des originalités de Schopenhauer s’évaporent quand on les traduit dans une terminologie plus exigeante et plus précise ».

Amiel n’est pas dupe, il se rit en philosophe des illusions des autres comme il le fait des siennes, mais il en défend cependant, à la manière de Leopardi, la nécessité – « L’erreur des cerveaux étroits est de ne pas rendre justice à l’illusion, c’est à dire à la vérité relative, purement psychologique et subjective ». Et tant pis si par moments, délesté d’un discours de vérité et gagné par le scepticisme, il sent « se heurter dans sa conscience tous les systèmes opposés : stoïcisme, quiétisme, bouddhisme, christianisme ». Il ne s’interroge pas moins peu après, se demande en quoi au juste il a foi, assure d’abord ne rien en savoir, puis dans un mouvement de lucidité, s’adressant à lui-même, contre toute attente, il se dévoile : «  Dans ton être ironique et désabusé, écrit-il, il y a un enfant, un simple, un génie attristé et candide, qui croit à l’idéal, à l’amour, à la sainteté, à toutes les superstitions angéliques. Tout un millénium d’idylles dort ton cœur. Tu es un faux sceptique, un faux insouciant, un faux rieur ». Une belle individualité en tout cas, fascinante parce que complexe et absolument singulière.

Lettre de Vienne

par Pierrick Hamelin

Chers amis,

Mon séjour à Vienne a commencé par une petite déception : le café Griendsteidl, dans lequel se réunit chaque lundi après-midi un cénacle littéraire, était exceptionnellement fermé. Je n’ai pas réussi ensuite à joindre Arthur Schnitzler qui m’y avait invité. Il aurait pu au moins m’informer de l’ajournement ou du déplacement en un autre lieu de cette réunion qui devait être l’occasion entre nous d’un échange susceptible de nourrir un écrit qu’il a entrepris, satirique et piquant assure-t-il, sur les milieux littéraires viennois. Ce sera peut-être pour une autre fois… Je vais lui écrire.

La journée suivante commença elle aussi plutôt mal : à l’hôtel, un très autoritaire militaire Russe, perturbé à l’évidence par des troubles de la mémoire, avait confondu ma chambre avec la sienne et ne voulait pas en sortir. Cela m’apprendra à ne jamais fermer la porte de ma chambre le temps du petit-déjeuner. Il fallut plus d’une heure à la direction pour, aidée d’un interprète, raisonner le vieil homme et le déloger de ma chambre. Bref, je suis arrivé essoufflé et très en retard chez Sigmund Freud qui m’avait donné rendez-vous chez lui, au 19 de la Berggasse. Sa femme, Martha, très souriante, me dit que son mari était allé lire les journaux au café Landtmann et que le mieux, plutôt que de l’attendre, était de l’y rejoindre. Le café Landtmann est situé juste en face du Théâtre national, le Burgtheater, lieu idéal, s’il en est, pour un psychanalyste, pour réfléchir sur la comédie du monde et sur le théâtre intime de tout individu…

Autre course à pied donc pour m’y rendre, et nouvel essoufflement dont, me semble-t-il, je ne suis pas encore tout à fait remis ce soir, mais il est vrai que je fus très incommodé par la fumée des cigares de Freud, à laquelle s’ajoutait celle de nombreux fumeurs.

Je venais à peine, non sans émotion, de saluer Freud que je n ‘avais pas revu depuis dix ans, et de m’installer à sa table que Stefan Zweig apparut devant nous, chapeau en main, jolie cravate rayée, toujours aussi élégant.

La conversation entre nous fut riche et très agréable. Freud parla beaucoup, Zweig, très calme, l’air rêveur parfois, un peu moins ; quant à moi, j’ai plus souvent toussé que parlé. J’ai surtout donné des nouvelles de quelques amis communs, Romain  Rolland et Paul Valéry surtout, auxquels Zweig venait juste d’écrire.

Il fut beaucoup question, au début de cette conversation, d’un voyage que Freud venait de faire à Rome et de quelques statuettes qu’il avait rapportées, après quoi, Zweig exposa avec humour sa philosophie du voyage. Puis furent évoqués quelques critiques dont ils étaient l’un et l’autre l’objet depuis quelques mois et dont ils s’amusèrent beaucoup… La conversation prit un tour brusquement très sérieux après une remarque de Zweig sur la montée en puissance des nationalismes, «  cette plaie des plaies, le nationalisme, qui empoisonne la fleur de notre culture européenne », dit-il avec gravité, exprimant ensuite un pessimisme qui fut largement partagé par Freud. Comme j’évoquais dans la continuité de leur propos le problème de la violence et celui de la guerre, Freud nous expliqua la difficulté qu’avait l’homme à surmonter un élémentaire instinct de destruction… « Peut-être dans un autre siècle saurait-on réprimer ces instincts », s’exclamèrent-ils presque d’une même voix, phrase que j’interrompis par un très affirmatif « Certainement pas au siècle prochain ! » et qui me valut la considération étonnée de Freud, me jetant un regard en biais comme si je venais d’un autre monde ou d’un autre temps. Je toussai, et en rougissant, je le sentais, je dis :«  L’histoire est un éternel recommencement, non ? »

Freud sourit, inspira une longue bouffée de son cigare, puis, sous le regard admiratif de Zweig, reprit la parole, parla de pulsions, de refoulement, très longuement de sublimation, et peu à peu la conversation s’ouvrit sur des considérations plus optimistes sur la grandeur de l’homme quand, dans le dépassement de soi, celui-ci s’investit dans des créations esthétiques, sociales et intellectuelles. Enfin, il fut de nouveau question de voyages – notre passion commune – de Rome, Venise et New York…

Nous nous sommes promis, juste avant de nous quitter, de nous revoir avant l’hiver prochain.

Marchant peu après en direction de l’hôtel, en suivant le plus possible l’ombre des nombreux tilleuls en fleurs le long des rues, et dont je respirais à pleins poumons la subtile odeur comme un antidote à la fumée du tabac, j’eus la surprise de croiser, tout près du square Volksgarten, le philosophe Ludwig Wittgenstein, assis sur un banc. Après un rapide échange sur l’exceptionnelle chaleur qui règne en ce moment à Vienne, nous avons parlé un peu de son Tractatus logico-philosophicus, un peu aussi de sa sœur Margarethe dont je venais de voir, à Munich, le portrait réalisé par Klimt, et beaucoup, évidemment, du métier d’instituteur qu’il exerça pendant six ans dans quelques villages d’Autriche, un métier dont il ne semblait pas complètement satisfait, contrairement à moi qui l’ai pratiqué pendant trente huit ans…  Il resta de marbre ou presque lorsque je lui ai dit avec un enthousiasme peut-être un peu excessif et donc gênant combien j’appréciais et prenais plaisir à répéter très souvent cette phrase qu’il avait écrite : «  Les limites de mon langage sont les limites de mon monde. » J’expliquai le sens que je donnais personnellement à cette assertion mais j’ai bien vu qu’il m’écoutait d’un air distant, peu intéressé. Il se contenta d’ailleurs pour tout commentaire d’un mince sourire, un rien perplexe. Je n’ai pas insisté. On m’avait dit qu’il était peu bavard, plutôt pessimiste (comme beaucoup d’autres à Vienne) et souvent dépressif. Apparemment il l’est toujours…

Je pensais rentrer en fin de semaine en Bretagne mais je pense que je vais prolonger mon séjour, j’ai d’autres amis que je souhaite rencontrer et j’aimerais bien aussi revoir Freud pour m’entretenir avec lui de quelques légers troubles de repérage temporel dont je suis l’objet en ce moment. Mais rien de grave, je pense…

Je vous écris bientôt.

Bien à vous,

Pierrick

La mer… Pour horizon (Jules Michelet)

On peut voir l’Océan partout. Partout il apparaîtra imposant et redoutable. Tel il est autour des caps qui regardent de tous côtés. Tel, et parfois plus terrible, aux lieux vastes, mais circonscrits, où l’encadrement des rivages le gêne et l’indigne, où il entre violent avec des courants rapides qui souvent heurtent aux écueils. On ne le voit pas infini, mais on le sent, on l’entend, on le devine infini, et l’impression n’en est que plus profonde.

C’est celle que j’avais à Granville, sur cette plage tumultueuse de grand flot et de grand vent, qui finit la Normandie et va commencer la Bretagne.

La gaieté riche et aimable, quelquefois un peu vulgaire, des belles campagnes normandes, disparaît, et par Granville, par le dangereux Saint-Michel-en-Grève, on se trouve entré dans un monde tout autre. Granville est normand de race, breton d’aspect. Il oppose fièrement son rocher à l’assaut épouvantable des vagues, qui tantôt apportent du Nord les fureurs discordantes des courants de la Manche, tantôt roulent de l’Ouest un long flot toujours grossi dans sa course de mille lieues, qui frappe de toute la force accumulée de l’Atlantique.

J’aimais cette petite ville singulière et un peu triste qui vit de la pêche lointaine la plus dangereuse. La famille sait qu’elle est nourrie des hasards de cette loterie, de la vie, de la mort de l’homme. Cela met en tout un sérieux harmonique au caractère sévère de cette côte. J’y ai bien souvent goûté la mélancolie du soir, soit que je me promenasse en bas sur la grève déjà obscurcie, soit que, de la haute ville qui couronne le rocher, je visse le soleil descendre dans l’horizon un peu brumeux. Son énorme mappemonde, souvent rayée durement de raies noires et de raies rouges, s’abîmait, sans s’arrêter à faire au ciel les fantaisies, les paysages de lumière, qui souvent ailleurs égayent la vue. En août, c’était déjà l’automne. Il n’y avait guère de crépuscule. Le soleil à peine disparu, le vent fraîchissait, les vagues couraient rapides, vertes et sombres. On ne voyait guère que quelques ombres de femmes dans leurs capes noires doublées de blanc. Les moutons attardés aux maigres pâturages des glacis, qui surplombent la grève de quatre-vingts ou de cent pieds, l’attristaient de bêlements plaintifs.

La haute ville, fort petite, a sa face du nord bâtie à pic sur le bord de l’abîme, noire, froide, battue d’un vent éternel, faisant front à la grande mer. Il n’y a là que de pauvres logis. On m’y mena chez un bonhomme dont l’art était de faire des tableaux de coquilles. Monté par une sorte d’échelle dans une obscure petite chambre, je vis, encadrée dans l’étroite fenêtre, cette vue tragique. Elle me fut aussi saisissante que l’avait été en Suisse, prise aussi dans une fenêtre, et par une vive surprise, celle du glacier du Grindelwald. Le glacier me fit voir un monstre énorme de glaces pointues qui marchaient à moi. Et cette mer de Granville, une armée de flots ennemis qui venaient d’ensemble à l’assaut.

Mon homme, sans être vieux, était souffreteux, fiévreux. Il tenait, en ce mois d’août, sa fenêtre calfeutrée. En regardant ses ouvrages et causant, je vis qu’il avait la tête un peu faible. Elle avait été ébranlée par un événement de famille. Son frère avait péri sur cette grève dans une cruelle aventure. La mer lui restait sinistre, elle lui semblait garder contre lui une mauvaise volonté. L’hiver, infatigablement, elle flagellait sa vitre de neige ou de vents glacés. Elle ne le laissait pas dormir. Elle frappait sous lui son roc, sans trêve ni repos, dans les longues nuits. L’été, elle lui montrait d’incommensurables orages, des éclairs d’un monde à l’autre. Aux grandes marées, c’était bien pis. Elle monte à soixante pieds, et son écume furieuse, sautant bien plus haut encore, outrageusement venait lui frapper dans sa fenêtre. Il n’était pas même sûr que la mer s’en tînt toujours là. Elle pouvait dans sa haine, lui jouer quelque mauvais tour. Mais il n’avait pas le moyen de chercher un meilleur abri, et peut-être aussi était-il retenu, à son insu, par je ne sais quel magnétisme. Il n’eût pas osé se brouiller tout à fait avec la terrible fée. Il avait pour elle un certain respect. Il en parlait peu, et plus souvent la désignait sans la nommer, comme l’Islandais en mer n’ose nommer l’Ourque, de peur qu’elle n’entende et ne vienne. Je vois encore sa mine pâle lorsqu’il regardait la grève, et disait : « Cela me fait peur. »

Était-ce un fou ? Nullement, il parlait de fort bon sens. Il me parut distingué et intéressant. C’était un être nerveux, très-finement organisé, trop pour de telles impressions.

La mer fait beaucoup de fous.

Jules Michelet, La mer

Le regard de Pascal Quignard sur les ruines de Port-Royal…

« Le propre de Port-Royal pour moi, c’est l’invention passionnante – même si elle est difficilement concevable pour l’esprit – d’une communauté de solitaires.

Le mot de « solitaire », au sens que leur donnaient les Jansénistes, est finalement aussi beau qu’il est énigmatique.

Les « solitaires » désignaient des hommes de la société civile, aristocrates ou riches bourgeois, qui optaient pour les mœurs des couvents (ses abstinences, ses silences, ses austérités, ses veilles, ses tâches, ses lectures) mais qui refusaient de s’y lier par des vœux. C’étaient des conseillers d’État, des médecins, des avocats, des professeurs, des officiers, des grands seigneurs. Ils quittaient la cour pour franchir vingt kilomètres et se retrouver dans un bois. Ils élaguèrent. Ils assainirent les petits marais perpétuellement détrempés et qui rongeaient les fondations de la chapelle. Ils édifièrent leurs maisonnettes, de l’autre côté du mur, à la marge du monastère où s’étaient retirées des femmes qu’ils admiraient, des filles dont la réclusion faisait leurs regrets, des sœurs qu’ils aimaient. Ils ne renoncèrent pas à l’usage de la politesse mondaine. Ils utilisaient le mot de « monsieur » pour se parler entre eux et même pour s ‘adresser aux enfants qu’ils instruisaient. Ils disaient «  monsieur » à tout comme saint François disait «  frères  » aux oiseaux et aux urticants des orties et au nuage qui passe et au soleil qui se lève. Ils ne se guidaient sur aucune règle extérieure, n’obéissaient à personne, jaloux seulement de leur retrait du monde, grand draineurs de marécages – de leur retraite sauvage, grands jardiniers de leur silence. Ils étudiaient. Ils ne tutoyaient personne. Ils ne tutoyaient ni Dieu, ni les enfants, ni les pauvres, ni les bêtes. Ils saluaient les corneilles, admiraient leurs becs durs et noirs et caressaient les chats. En 1678 les derniers solitaires furent contraints de quitter la ferme des Granges sous peine d’incarcération ou de bûcher. En 1711 Port-Royal fut rasée sur ordre du roi Louis XIV en sorte qu’il « n’y restât pas pierre sur pierre ». Puis, à la fin de l’automne, alors que le froid était vif, que la terre était couverte de neige, les tombes furent ouvertes. Les chiens affamés, les corbeaux, les corneilles, les souriceaux des champs dévoraient ce qui restait de chair sur les os des saints qui étaient morts. Ils dévorèrent Racine. Ils dévorèrent Monsieur Hamon qui avait été son maître. Les os nus furent transportés en charrette dans une fosse commune au cimetière de la paroisse voisine de Saint Lambert, où nous enregistrâmes, toute une nuit durant, deux cent cinquante ans plus tard, avec Montse et Jordi, la musique sur laquelle j’avais composé un petit livre. »

Pascal Quignard, Sur l’idée d’une communauté de solitaires. Editions Arléa, 2015, p. 28-30.

Sils Maria

Nietzsche, en un élan apollinien, évoque la beauté d’un paysage de Sils Maria, en Suisse, où il passa de nombreux séjours entre 1883 et 1888…

Et in Arcadia ego ! – J’ai jeté un regard à mes pieds, en passant par-dessus la vague des collines, du côté de ce lac d’un vert laiteux, à travers les pins austères et les vieux sapins ; autour de moi gisaient des roches aux formes variées et sur le sol multicolore croissaient des herbes et des fleurs. Un troupeau se mouvait près de moi, s’étirant et se ramassant tour à tour ; quelques vaches se dessinaient dans le lointain en groupes pressés, se détachant dans la lumière du soir sur la forêt de pins ; d’autres, plus près, paraissaient plus sombres. Tout cela était tranquille, dans la paix du crépuscule prochain. Ma montre marquait cinq heures et demie. Le taureau du troupeau était descendu dans la blanche écume du ruisseau et il remontait lentement son cours impétueux, résistant et cédant tour à tour : ce devait être pour lui une sorte de satisfaction farouche. Deux êtres humains à la peau brunie, d’origine bergamesque, étaient les bergers de ce troupeau : la jeune fille presque vêtue comme un garçon. A gauche des pans de rochers abrupts et des champs de neige, au-dessus d’une large ceinture de forêt, à droite deux énormes dents de glace, nageant bien au-dessus de moi, dans une voile de brume claire – tout cela était grand, calme et lumineux. Tant de beauté accumulée faisait courir un frisson, portait à l’adoration muette de ce moment de sa révélation. Involontairement, comme s’il n’y avait rien de plus naturel, on était tenté de placer des héros grecs dans ce monde de lumière pure aux contours aigus (ce monde qui n’avait rien de l’inquiétude et du désir, de l’attente et des regrets) ; il fallait sentir comme Poussin et ses élèves : d’une façon à la fois héroïque et idyllique. Et c’est ainsi que certains hommes ont aussi vécu, c’est ainsi qu’ils se sont durablement sentis dans le monde, qu’ils ont senti le monde en eux et surtout l’un d’entre eux, un des plus grands hommes qui soient, l’inventeur d’une façon de philosopher héroïque et idyllique tout à la fois : Epicure.

Friedrich Nietzsche, Le voyageur et son ombre, § 295,

Œuvres, Bouquins, éditions Robert Laffont, 1993, p.940-941.

Nous venons de retrouver un poème que Nietzsche adressa à Lou Salomé, en 1882, intitulé Sils Maria, lequel évoque le moment de la révélation de cette pensée si énigmatique de l’éternel retour :

Ici j’étais assis, à attendre,

Attendre -mais à n’attendre rien,

Par delà le bien et le mal, à savourer tantôt

La lumière, tantôt l’ombre,

N’étant moi-même tout entier que jeu,

Que lac, que midi, que temps sans but.

Lorsque soudain, amie ! Un se fit deux

Et Zarathoustra passa auprès de moi…

 

Le Gai savoir, éditions Colli-Montinari , tome IV, Gallimard, 1971, p 291.

Prose de vacances

par Fernando Pessoa

La petite plage, dessinant une baie minuscule, coupée du monde par deux promontoires en miniature, constituait pour ces trois jours de vacances un lieu de retrait à l’abri de moi-même. On descendait à la plage par un escalier primitif qui commençait, tout en haut, par des marches de bois, et se transformait au beau milieu en une série de degrés creusés dans la roche et flanqués d’une rampe de fer rouillée. Et chaque fois que je descendais ce vieil escalier – et surtout à partir des marches de pierre sous mes pieds -, je sortais de ma propre existence, pour me retrouver.

Les occultistes, ou du moins certains d’entre eux, assurent qu’il est des moments suprêmes de l’âme où elle se remémore, par le jeu de l’émotion ou d’une partie de sa mémoire, un moment, un aspect ou une ombre d’une incarnation antérieure. Revenant alors à une époque plus proche que l’instant présent de l’origine et du commencement des choses, elle éprouve, en quelque sorte, une sensation d’enfance et de libération.

On dirait qu’en descendant cet escalier, bien rarement utilisé aujourd’hui, et en pénétrant lentement sur cette petite plage, toujours déserte, j’employais un procédé magique pour me rapprocher de la monade que je puis être. Certaines façons d’être et d’agir de ma vie quotidienne – représentées dans mon être constant par des désirs, des répulsions, des préoccupations d’un certain type – disparaissaient de moi comme des sentinelles embusquées, s’effaçaient dans l’ombre au point de devenir méconnaissables, et je parvenais alors à un état d’intime distance dans lequel il m’étais difficile de me souvenir de la journée d’hier, ou de reconnaître comme mien l’être qui vit en moi sa vie de tous les jours. Les émotions ressenties habituellement, mes habitudes régulièrement irrégulières, les conversations avec mon entourage, mes adaptations diverses à la structure sociale du monde – tout cela me faisait l’effet de choses vaguement lues quelque part, de pages sans vie d’une biographie imprimée, de détails pris dans un roman quelconque, dans ces chapitres intermédiaires qu’on lit en pensant à autre chose – et le fil du récit se relâche jusqu’à se tortiller sur le sol.

C’est alors, sur la plage bruissant seulement de la rumeur des vagues ou du vent, passant très haut dans le ciel, tel un grand avion irréel, que je m’abandonnais à un nouveau genre de rêves – des choses informes, merveilleuses de l’impression profonde, sans images et sans émotions, pures à l’égal du ciel et de l’eau, et résonnant comme les volutes déployées de la mer, se dressant depuis les profondeurs de quelque grande vérité ; mer d’un bleu tremblotant, oblique dans les lointains, qui verdissait en approchant du bord et montrait en transparence d’autres tons d’un vert glauque ; enfin, après avoir brisé en sifflant ses mille bras défaits, pour les désenrouler en sable bruni et en bave d’écume – elle réunissait alors en son sein les ressacs, les retours à la liberté des origines, les nostalgies du divin et les souvenirs (tels que celui-ci, informe et vécu dans sans douleur, d’un état antérieur, ou simplement heureux, pour une raison ou pour une autre) – tout un corps de nostalgie avec une âme d’écume, et puis le repos, la mort, ce tout ou ce rien qui encercle, vaste océan, l’île de naufragés qu’est la vie.

Et je dormais sans sommeil, déjà détourné de ce que je voyais de tous mes sens, crépuscule de moi-même, bruit de l’eau parmi les arbres, calme des vastes fleuves, fraîcheur des soirées mélancoliques, souffle lent d’une blanche poitrine abritant le sommeil, tout empreint d’enfance, de la contemplation.

Fernando Pessoa (sous le pseudonyme de Bernardo Soares), Le livre de l’intranquillité, autobiographie sans événements, Fragment 198, Traduction du portugais par François Laye, Christian Bourgois éditeur, 2011

Promenade sur la grève

par Thomas Mann

Il y a sur terre des concours de circonstances, des ambiances ou paysages (si l’on peut parler de « paysage » dans le cas qui nous occupe), dans lesquels une telle confusion et un tel effacement des distances dans le temps et dans l’espace se produisent en quelque sorte naturellement et à juste titre, en progressant jusqu’à une indifférence vertigineuse, de sorte qu’un plongeon dans cette magie peut être admis, tout au moins pendant les heures de vacances. Nous voulons parler de la promenade au bord de la mer, – un état dont Hans Castorp ne se souvenait pas sans la plus vive sympathie, comme nous savons déjà qu’il retrouvait volontiers et avec reconnaissance dans la vie sur la neige le souvenir des dunes de chez lui. Nous espérons que l’expérience et les souvenirs du lecteur nous serviront à nous faire comprendre, quand nous évoquerons cette merveilleuse solitude. L’on marche et l’on marche… Jamais l’on ne rentrera à temps d’une telle promenade, car on a perdu le temps et il vous a perdu. O mer, nous sommes assis loin de toi et tout en contant, nous tournons vers toi nos pensées, notre amour, en t’invoquant nommément et à voix haute. Tu dois être présente dans notre récit, comme tu l’as toujours été et comme tu le seras toujours en secret… Désert sibilant, tendu de gris-pâle, plein d’humidité amère, dont un goût salin reste à nos lèvres. Nous marchons, sur un sol légèrement élastique, parsemé d’algues et de petits coquillages, les oreilles enveloppées de vent, de ce grand vent, vaste et doux, qui parcourt l’espace librement, sans frein ni malice, et qui étourdit doucement notre cerveau, nous marchons, nous marchons et nous voyons les langues d’écume de la mer, poussée en avant et qui reflue de nouveau, s’étendre pour lécher nos pieds. Le ressac bouillonne, vague sur vague se heurte avec un son clair et assourdi, et bruit comme une soie sur la grève plate, ici comme là-bas, et plus loin, sur les bancs de sable, et cette rumeur confuse, remplissant tout, et qui bourdonne doucement, ferme notre oreille à toute autre voix du monde. On se suffit profondément à soi-même, on oublie consciemment… Fermons les yeux, à l’abri pour l’éternité ! Mais non, voyez, là-bas, dans l’étendue gris-vert et écumeuse qui se perd en de puissants raccourcis jusqu’à l’horizon, voyez, une voile ! Là-bas ? Quel là-bas est-ce ? A quelle distance ? Proche ou lointain ? On ne le sait pas. On ne sait quel vertige trouble notre jugement. Pour dire quelle distance sépare ce bateau de la rive, il faudrait savoir quelle est sa taille. Petit et proche, ou grand et lointain ? Notre regard est incertain, car nous n’avons pas d’organe ni de sens qui nous renseigne sur l’espace… Nous marchons, nous marchons. Depuis combien de temps ? Jusqu’où ? Qu’en savons-nous ? Rien ne change notre pas, « là-bas » est pareil à « ici », « tout à l’heure » est semblable à « maintenant » et à « ensuite » : le temps se noie dans la monotonie infinie de l’espace, le mouvement d’un point à l’autre n’est plus un mouvement, il n’y a pas de temps. Les docteurs du moyen âge prétendaient que le temps était une illusion, que son écoulement qui fait succéder l’effet à la cause ne tenait qu’à la nature de nos sens, et que le véritable état des choses était un présent immuable. S’était-il promené au bord de la mer, le docteur qui, le premier, conçut cette pensée, goûtant sur ses lèvres la légère amertume de l’éternité ? Quoi qu’il en soit, nous répétons que c’est d’une exceptionnelle école buissonnière que nous parlons ici, d’un effet du loisir, qui pénètre le moral d’un homme aussi vite que le repos dans le sable chaud rend la santé au corps.

Thomas Mann, La montagne magique, « Promenade sur la grève », traduit de l’allemand par Maurice Betz, Fayard, 1994

Kierkegaard en ses notes, suite

Se perdre dans le subtil et immense labyrinthe du Journal de Kierkegaard, c’est découvrir pas à pas les coulisses de son œuvre… Une œuvre monumentale, plus de vingt mille pages. On y trouve de belles intuitions, des anecdotes, des mots d’esprit, des idées fulgurantes, certaines très complexes, et aussi des pensées conçues dans les plis et replis de secrets jamais entièrement dévoilés, et d’autres encore, superbes, semées sur les chemins de la poésie…

Voici quelques extraits, subjectivement choisis parmi les trois cent quatorze pages du Volume II.

Il en va de mon sentiment de la vie comme de cet Anglais qui était dans la gêne, bien que possédant un billet de 100 livres : il se trouvait en un lieu où il n’y avait personne pour le changer.

Mon malheur avec l’époque, c’est que je suis jaloux du passé.

Je vis actuellement à peu près comme une contrefaçon d’une édition originale de mon moi.

Chaque fleur de mon cœur devient une fleur de glace.

Post scriptum. C’est un curieux désir que je puis avoir parfois de faire un entrechat en claquant des doigts et là-dessus – de mourir.

Le royaume le plus vaste, le plus spacieux, bien qu’il soit dans l’espace la plus petite partie du monde, est celui de l’amour dans lequel nous pouvons tous être propriétaires, sans que le besoin de l’un ait besoin d’empiéter sur celui de l’autre, qu’il agrandit plutôt ; en revanche, combien est minuscule, dans son égoïste isolement, le royaume de la colère et de la haine, et quel immense espace il exige ! Le monde entier ne lui suffit pas, car il n’a pas de place pour les autres.

On dit bien souvent que le christianisme n’a absolument rien présupposé chez l’homme, mais il présuppose manifestement quelque chose : l’amour de soi ; car le Christ le présuppose évidemment quand il dit que l’amour du prochain doit être aussi grand que l’amour de nous-mêmes.

Garder à chaque instant présente en son âme la possibilité que Dieu peut encore, en ce moment même, faire que tout aille de nouveau bien, ne relève nullement de la sophistique. Si on ne la maintient pas, l’on s’exténue dans le désespoir et devient même incapable de recevoir le bien, lorsqu’il est réellement offert.

Il serait pourtant terrible, au jour du Jugement, quand toutes les âmes reviendront à la vie – d’être alors là tout seul, à l’écart, et inconnu de tous, de tous.

Et toutes nos pensées ne sont-elles pas des nuages, soit qu’elles semblent rester un moment immobiles au-dessus de nous et comme désireuses de demeurer près de nous, ou qu’elles se bousculent, rapides, poussées par le souffle violent des passions.

On devrait dire un souffle de pensée, comme on dit un souffle de respiration.

Lorsqu’on a une seule pensée, mais une pensée infinie, on peut se laisser porter par elle toute la vie, en un vol léger, comme l’hyperboréen Abaris* qui visita le monde entier porté par une flèche.

Après ma mort, personne (et c’est là ma consolation) ne trouvera dans mes papiers la moindre indication concernant ce qui a proprement rempli ma vie ; nul ne trouvera, tracé en mon for intérieur, la révélation qui explique tout et qui souvent transforme pour moi ce que le monde appellerait des bagatelles, en événements de la plus haute importance, pourtant insignifiants à mes yeux dès que j’enlève la note secrète qui explique tout.

*Prêtre mythique d’Apollon à qui ce dernier avait donné une flèche qui le transportait, notamment de Scythie à Athènes.

Søren Kierkegaard, Journaux et cahiers de notes,Volume II, traduction par Elise-Marie Jacquet-Tisseau, mise au point par Jacques Lafarge, Éditions de L’Orante/Éditions Fayard, 2013.

Le monde des musées

Jean Grenier

C’est une des tortures de l’adolescence de se sentir capable de plusieurs choses incompatibles entre elles, et de devoir choisir entre la multiplicité des carrières auxquelles on se sent appelé. Il faut sacrifier un « don » pour pouvoir cultiver l’autre. Vous ne pouvez pas à la fois connaître dans ses textes originaux la sagesse indienne et connaître la peinture ancienne de la Flandre et de l’Italie. Pratiquement il faut devenir dans un cas un érudit et un professeur, dans l’autre un historien et un conservateur de musée. Si vous êtes attirés aussi fortement par les musées que par les Upanisads, le résultat sera que vous ne pourrez cultiver ni l’un ni l’autre, et que, prenant malgré vous la bissectrice vous suivrez la route facile et sans intérêt de la culture générale qui ne vous procurera aucune carrière intéressante et vous empêchera d’acquérir une vraie culture.

Comme il eut été agréable de pouvoir toute sa vie flâner dans un musée où, chance extraordinaire et que je n’ai pas encore bien comprise, l’on pourrait déjà être chez soi ! Déjà c’était un charme de venir dès l’ouverture du musée et, dans cette belle lumière qui participe encore de l’aurore, de passer seul et sans bruit devant ces tableaux de la renaissance italienne qui respiraient une atmosphère de luxe et de beauté. C’était une autre vie que la vie quotidienne, cette vie dans laquelle je m’ennuyais si fort et à laquelle je ne voyais aucune direction à assigner – n’ayant aucun but à poursuivre. Toutes les occupations qui m’étaient proposées me distrayaient de cette absence de but, qui se trouvait être mon but même.

Jean Grenier, Les grèves, Gallimard, 1957.

Oscar Wilde, De profondis*

par Pierrick Hamelin

« Le corps d’un personnage n’est pas le corps de l’acteur », rappelait un jour le comédien Didier Sandre… Certes, mais quand l’acteur trouve, après un long travail, la légèreté dans son corps et dans son jeu – celle à laquelle parvient «  le geste parfait » du sportif ou du danseur par exemple – et qu’il se laisse envahir et porter, emporter par les profondeurs de son texte, il réussit si bien à incarner son personnage qu’en lui il s’efface.

Sur la scène du Théâtre Pixel, c’est Oscar Wilde magnifiquement « incarné » par Christophe Truchi que l’on regarde en train d’écrire De profondis dans sa cellule de la prison de Reading.

Petit rappel : Oscar Wilde mis en accusation pour homosexualité par Lord Queensberry, le père de son ami Alfred Douglas, est en mai 1895 reconnu coupable au terme du troisième procès d’ « actes indécents » et condamné à la peine maximale : deux ans de travaux forcés. Il séjournera successivement dans les prisons de Pentonville et de Wandsworth dans des conditions de détention épouvantables, puis sera tranféré à la prison de Reading dans laquelle, enfin autorisé, après plusieurs mois, à lire et à écrire, il commencera la rédaction de De profondis sous la forme d’une lettre adressée à Alfred Douglas qui ne lui a donné aucun signe de vie. Cette très longue lettre, écrite en 1897 et publiée dans sa version originale seulement en 1962, dissèque les complexités de « l’amitié funeste et si lamentable » qu’Oscar Wilde a entretenu avec Alfred Douglas pendant plus de deux ans. Le  réquisitoire d’Oscar Wilde contre ce dernier est terrible mais il n’en demeure pas moins lucide sur ses propres faiblesses. « Je n’étais plus le capitaine de mon âme et je ne le savais pas. Je te permis de me dominer et à ton père de m’effrayer. Je finis dans un déshonneur épouvantable. »

Sa colère s’apaisera dans les dernières pages, inexorablement rattrapé par une passion dont il ne pourra jamais se défaire entièrement, comme le montreront les dernières années de sa vie…

En d’autres temps, les miroirs d’Oscar Wilde ne revoyaient, comme il l’écrivit dans Salomé, que des masques, mais ici il se découvre nu, à l’écart de toute superficialité, parce que la vie en prison comme il l’écrira à son ami Robert Ross « nous fait voir les personnes et les choses comme elles sont réellement ». Aussi De profondis est-il écrit, dans la traversée de la souffrance et du déchirement, avec  une sincérité qui ne peut que nous troubler. Cette lettre est un cri de rage qui sculpte à vif reproches et regrets, mais aussi, non sans quelques mouvements d’orgueil et de vanité, les humiliations, les amertumes, la honte et la culpabilté engendrées par cette funeste amitié. Il n’en reste plus à la fin que l’éclat d’une brillante idée, celle d’une nouvelle philosophie de vie, la perspective précisément d’une « vie nouvelle », une Vita nuova comme il aimera l’appeler par admiration pour Dante qu’il a lu en prison. Il se sent définitivement devenu un autre homme. Il a découvert en prison, au bout de la douleur, l’humilité et la pitié, et n’en demeurant pas moins irrémédiablement esthète dans sa nouvelle conversion, il fait de la figure christique dans laquelle il se projette le miroir de l’artiste en sa vérité. Jésus, écrit-il, fut le premier individualiste de l’histoire. « La place du Christ, en vérité, se trouve parmi les poètes. »

Gide compara De profondis « au sanglot d’un homme blessé qui se débat », mais cette oeuvre est en réalité beaucoup plus que cela : elle contient toutes les questions, éternelles questions de l’amour et de la haine, du bien et du mal, de la trahison, de la dignité, du dépassement de soi et du sens que l’on peut donner à sa vie… Oui, autant de questions qui traversent nos existences et que Christophe Truchi, pour avoir su toucher, en un jeu remarquable, l’âme et la douleur d’Oscar Wilde, sait superbement nous renvoyer.

* Oscar Wilde, De profondis. Théâtre Pixel, à Paris.

Avec Christophe Truchi, mise en scène : Marjolaine Humbert.

Oscar Wilde, De profondis, Bibliothèque de la Pléiade, Editions Gallimard, 1996.

Kierkegaard en ses notes

par Pierrick Hamelin

Journaux et cahiers de notes de Kierkegaard sont en cours de publication. Sur onze volumes prévus, deux sont parus, le premier en 2007 et le deuxième en 2013. Composés de pensées et réflexions variées sur de nombreux sujets, présentées de façon directe, très courtes souvent, ces Journaux constituent un apport précieux à la connaissance de l’oeuvre, monumentale, on le sait – plus de vingt mille pages – et sensiblement, par petites touches, au détour quelquefois d’une simple note, de l’homme que fut Soren Kierkegaard… un être on ne peut plus singulier, cela va sans dire.

Volume 1,  extraits…

A propos des pensées qu’il note dans son journal, il écrit :

Il serait bon, grâce à des notations plus fréquentes, de laisser les pensées se présenter avec le cordon ombilical de l’inspiration première… 

Voilà une phrase qui devrait faire réfléchir certains :

Les idées fixes sont comme des crampes, au pied par exemple – le meilleur remède, c’est de marcher dessus. 

En voici une autre qui devrait laisser rêveurs nos amis écrivains :

On devrait pouvoir écrire tout un roman dont le subjectif présent serait l’âme invisible, serait ce que la lumière est à la peinture.

Celle-ci fera froncer les sourcils de nos amis philosophes :

La philosophie est la nourrice sèche de la vie ; elle peut s’occuper de nous mais non nous allaiter.

Cette autre phrase devrait en réjouir plus d’un :

Le philosophe stoïcien Empédocle a dit quelque part  : «  Sois sobre dans les vices ».

Ces quelques lignes extraites d’un long texte, auraient plu, j’en suis certain, à John Cowper Powys :

Avec force, je veux aller de l’avant sans perdre mon temps à me lamenter comme celui qui, dans une fondrière, voulut d’abord calculer à quelle profondeur il était enfoncé, sans se rappeler que le temps qu’il passait ainsi le faisait s’enliser davantage. Je veux me hâter sur le chemin que j’ai trouvé et crier à tout venant de ne pas regarder en arrière, comme la femme de Loth, mais de se souvenir que nous cherchons à gravir une colline.

Ce passage lui aurait plu aussi :

J’espère qu’il en ira pour moi, quand à la satisfaction de mes conditions de vie ici à la maison, comme pour l’homme dont j’ai lu une fois l’histoire ; lui aussi était las du foyer – et il voulut partir à cheval ; après un petit bout de chemin, sa monture trébucha et le renversa ; se relevant, il aperçut sa maison qui lui parut alors si belle qu’il remonta aussitôt en selle, et rentra chez lui et y resta. Il suffit d’avoir pour cela la vraie perspective.

Enfin, à l’heure des vacances d’été où de nombreux magazines nous invitent à mieux se retrouver, à mieux se connaître soi-même, voici ce qu’écrivait Kierkegaard… Que cette phrase ne décourage pas pour autant nos plaisantes lectures de plage…

Que de fois, lorsqu’on croit s’être mieux saisi soi-même, ne se trouve-t-il pas que l’on a étreint un nuage de Junon.

(allusion à Jupiter qui pour protéger sa femme Junon des mauvaises intentions d’Ixion créa un nuage à l’image de Junon…)

A suivre, cet hiver ou l’été prochain…

Traduction par Else-Marie Jacquet-Tisseau, mise au point par Jacques Lafarge

Editions de L’Orante / Editions Fayard

Lire ?

par Pierrick Hamelin

L’immense écrivain  Henry Miller que nos amis powysiens viennent de fêter à l’occasion de la remarquable publication, réalisée par Jacqueline Peltier, de sa correspondance avec John Cowper Powys (Proteus and the Magician, the Powys Society) avait l’art, c’est une banalité de le dire, du parler vrai… Je viens une nouvelle fois de le vérifier avec ce petit livre amusant Lire aux cabinets (éditions Allia), dans lequel, entre autres, il expose les raisons pour lesquelles nous lisons. Il en voit cinq : «  un, pour nous délivrer de nous-mêmes ; deux, pour nous armer contre les dangers réels ou imaginaires ; trois, pour nous « maintenir au niveau » de nos voisins, ou pour les impressionner, ce qui revient au même : quatre, pour savoir ce qui se passe dans le monde ; cinq, pour notre plaisir, ce qui veut dire pour stimuler et élever nos activités et pour enrichir notre être. »

« On peut, écrit-il, ajouter d’autres raisons à ces cinq-là, mais elles me paraissent être les principales… »

Voilà, me semble-t-il, en cette période estivale qui donne en principe  à chacun le temps de lire  davantage, une question intéressante : pourquoi lisons-nous ? Et j’y ajouterai celle-ci, légèrement différente, pourquoi lire ?

N’hésitez pas à nous adresser vos réflexions à ce sujet…Voici, en attendant, les miennes en quelques lignes rapides :

Nous sommes des êtres de langage. Notre rapport au réel est sans cesse médiatisé par du langage. Observez n’importe quoi autour de vous, immédiatement des mots viennent le recouvrir. C’est ainsi que Jean-Godard se demanda, un jour de tournage, quelle avait bien pu être la mer avant que l’on ne la nomme la mer ? Nous sommes des êtres de langage entourés de jeux de langage : le droit en est un, avec ses règles, son vocabulaire, le droit mais aussi la philosophie, la psychologie, l’esthétique, etc… Et nous ne pouvons comprendre et participer à ces jeux de langage que si nous les avons appris. Chacun peut personnellement dresser la liste des domaines qui lui sont fermés, faute d’en posséder le langage… Paul Nizon expliquait, dans un entretien, qu’il ne connaissait pas d’autre réalité que celle qu’il pouvait formuler, ce qui l’avait poussé, très jeune, à lire et à écrire. Langage et réalité sont indissociables, aussi de la qualité de notre langage dépend la qualité de notre rapport au monde, et aux autres naturellement. Le philosophe Ludwig Witgenstein exprima ceci en une phrase qui m’a beaucoup marqué : « Les limites de notre monde sont celles de notre langage ». Et depuis mon premier livre Roudoudou au dernier que je viens juste de refermer : Gloire de la vie de Llewelyn Powys, il me semble que, grâce à la lecture, je n’ai fait que repousser les limites de mon propre monde…

L’odeur des bords de mer

par Gilles Le Brech

Un souffle d’air iodé et vous devinez que la mer est là. Le temps d’une infime respiration vous pénétrez, comme par enchantement, dans un autre monde, tendre et rude à la fois.

Des dunes plantées vont-t-elles affleurer à l’horizon ? S’agira-t-il plutôt d’une large baie grise et verte, coloriée ça et là de bateaux posés à marée basse ? Surgira-t-elle véhémente du pied d’une falaise abrupte ?

À l’arrivée à Penvins, la route se faufile entre de petites maisons chaulées et ralentit soudain sa course sur des traînées de sables, alors qu’au bout, là-bas, une petite chapelle vient partager les flots.

Surtout ne pas transformer ce pouvoir flottant de l’odeur qui, chaque fois différente, avertit que la mer est proche.

C’est au-dedans de soi que cette odeur des rivages repose et ravive la mémoire. Il y a la vase qui glisse entre les orteils, écoeurante et chaude, avec ses relents enivrants. Il y a le sel poisseux léché à même la peau tandis qu’on essuie le sable qui colle aux jambes. Il y a cette végétation basse qui griffe les mollets et ces fleurs d’où monte à chaque pas un arôme  corsé.

Je me souviens de charrettes enfouies sous le varech, je revoie les bœufs hélant les barques sur les plages, j’entends encore les tracteurs qui le soir venu ramènent les chaloupes. C’était l’heure où les bateaux, les barques et les voiliers, rentraient dormir au port, et leur sommeil profond était berçé par le tanguage qui alourdissait le pas des marins en bordées.

La journée sera chaude, le vent ne faiblira pas…

Mais le parfum des grèves, celui des plages de sable fin et des galets roulés, c’est plus que le passé. On pense à autrefois, aux cordons d’algues séchées, aux bois polis rejetés par les flots, aux myriades de puces qui jaillissent sous les pieds.

C’est plus que la bruyante et turbulante animation des stations balnéaires : les bouffées d’ambre solaire, les corps dénudés avec désinvolture, la course joyeuse des enfants et les « Vedettes Bleues » promenant des touristes ébahis. C’est l’odeur des bateaux au radoub, calfatés à l’étoupe goudronnée, le mugissement de la sirène et le sillage houleux d’un navire en partance, et le claquement musical incessant des drisses le long des mâts.

Plus tard je me tiens là, seul devant les vagues qui viennent me mouiller les pieds. Un temps je joue avec l’onde mouvante et sa bordure d’écume. Puis les cheveux humides et les lèvres séchées je ne sais quoi répondre aux cris des mouettes. Je suis des yeux le vol des goélands querelleurs.

Les pêcheurs de crustacés se perdent à l’horizon, plusieurs voiles blanches cinglent vers les îles lointaines, deux gros bateaux se fondent dans la brume et, là-haut, des flocons de nuages passent dans le ciel bleu.

L’odeur est là, omniprésente, je ne la sens plus. Je voudrais m’arrêter, attendre et observer.

Qui suis-je au fond ? Finistère tendu vers l’océan ou petite mer intérieure ?

Tout n’est pas entièrement ténèbres ! (racontar trouvé ce matin dans ma poubelle)

par Stéphane Prat

Alain Vincent ne cédait rien aux accusations de plagiat dont il faisait l’objet. Les éléments à charge retenus contre lui étaient pourtant présentés comme indiscutables par la presse spécialisée.

Je devais admettre que l’effet était saisissant, quand étaient présentées face à face les pensées amères de cet Alain Vincent et quelques-unes de mes réflexions lapidaires sur mon thème de prédilection : le double. Effet renforcé, évidemment, par le fait que ses aphorismes avaient été choisis en raison de leur résonance avec mes propres écrits, mais tout de même. J’éprouvai, en comparant nos pensées respectives, un trouble dont j’avais déjà fait l’expérience, dans ma vie quotidienne, et sans doute trop souvent pour me permettre de l’identifier du premier coup.

Je pensai d’abord au sentiment d’étrangeté qui gagne fréquemment le penseur, ou le créateur en général, quand sa création aboutit et se détache de lui. Jane, ma douce, me répétait souvent que mes pensées lui semblaient pensées par un Autre et elle disait éprouver un véritable ravissement à imaginer la présence, à ses côtés, de ce penseur-là. Je n’avais jamais su comment accueillir ce genre d’éloge, mais je voyais moi-même dans ce sentiment d’étrangeté l’essentiel du charme de la création, et il ne m’intriguait pas exactement comme m’intriguaient à présent mes pensées comparées à celles de cet Alain Vincent.

Le terme de plagiat, évoqué par les spécialistes, ne parvenait pas davantage à décrire ce que je ressentais, même si je ne saisissais que trop bien leur propre trouble.

Selon eux, les phrases d’Alain Vincent ajoutaient aux miennes comme une gaucherie bavarde lui permettant de s’en attribuer la paternité sans trop attirer l’attention, ou plutôt, rectifiaient-ils, en détournant l’attention du lecteur sur sa maladresse apparente. Mais souvent, par ce jeu de miroir truqueur, les emprunts de Alain Vincent paraissaient si manifestes que les spécialistes en interrogèrent l’intention exacte, estimant que le plagiaire devait bien se douter qu’un jour ou l’autre un amateur de mes essais se frapperait de ses mauvais tours d’illusionnisme. Et il apparut bientôt évident à beaucoup que le but de l’imposteur était de mettre en lumière une œuvre qui ne valait pas d’autre peine, de faire valoir une philosophie qui n’en était pas une.

Si je n’exécrais rien tant que le lynchage critique auquel on soumettait Alain Vincent depuis plusieurs semaines, je ne pouvais nier trouver ici ou là, surpris, quelque sagesse dans certaines de mes phrases, tirées d’écrits oubliés, et dont je reniais intégralement certains, pour leur arrogance ou leur grotesque prétention à reprendre l’histoire de la philosophie occidentale à son commencement.

Car les spécialistes étaient remontés très loin dans ma vie pour établir leurs cruels comparatifs. Ils avaient épluché mes manuscrits archivés à la Bibliothèque Nationale. Y avaient relevé, recensé et compilé les notes de leurs marges, en avaient commenté les ratures, même, et établi de savants recoupements avec quelques remarques philosophiques glissées dans ma correspondance privée. Ils poussèrent si loin leur fouille archéologique qu’ils exhumèrent bientôt des ébauches, des hors d’œuvres indigestes, de simples inscriptions, parfois, recouvertes sous quelques couches sédimentaires, dont j’étais rien moins qu’inquiet de les savoir extraits.

Ainsi de deux nouvelles abandonnées, dont je m’étais empressé d’oublier l’argument quarante-cinq ans plus tôt, mais où le nom de Alain Vincent me faisait la mauvaise plaisanterie d’apparaître. Son seul nom, isolé, une simple inscription en somme, sans aucun lien avec ces fictions retombées comme deux mayonnaises manquées, mais qu’un de ces spécialistes comparait aux apparitions furtives de Hitchcock dans ses films. Ce commentateur faisait allusion aux multiples illustrations que j’empruntais aux meilleures réalisations de ce génie du double. En considérant la nullité et, pour tout dire, l’inexistence de ces deux fictions, ce rapprochement me fit éclater d’un rire amer : avec l’âge, on vous reconnaît décidément d’insondables talents, quitte à tenir les pires de vos tentatives avortées pour des chef-d’œuvres inachevés.

À ce stade de leur enquête, les spécialistes soupçonnaient mon plagiaire d’avoir déniché son pseudonyme dans les bribes de mon œuvre, et sans davantage accorder de crédit à ses écrits, ils lui reconnaissaient du moins un certain style, dans la supercherie, une indéniable signature.

Je me rangeai à leur avis avec amusement, jusqu’à ce qu’un admirateur de Malcolm Lowry – auteur sur lequel j’avais trente-cinq ans plus tôt commis une biographie – vint confirmer leur théorie par voie de presse. Qualifiant ma biographie de «romanesque» – à juste titre, d’ailleurs, puisque j’y proposais d’abord de partager quelques verres de mezcal avec Geoffrey Firmin en personne, ivrogne extra-lucide et personnage principal du roman Au-dessous du volcan – ce lecteur faisait remarquer que là encore, trente-cinq ans plus tôt, avant d’abandonner la troisième personne pour la première, j’avais dans un premier temps envisagé de baptiser Alain Vincent mon alter ego éclusant du mezcal avec celui de Malcolm Lowry, dans l’une des cinquante-sept cantinas de la ville mexicaine de Quauhnahuac, cantina baptisée el bosque…

Cette fois l’affaire semblait bouclée. Mais pas pour moi, loin de là.

Car je ne pouvais avoir oublié cette biographie. Je la tenais au contraire en grande importance et continuais régulièrement, par des biais divers, d’en explorer les pistes. Or je devais bien admettre que le patronyme de ce double, même si j’y avais finalement renoncé, m’était totalement sorti de la mémoire, et l’insistance avec laquelle, ces derniers mois, on avait martelé le nom d’Alain Vincent à mes oreilles, n’avait pas suffi à l’y reloger.

Alain Vincent m’était si bien sorti de la tête que j’éprouvai une réelle panique à l’idée qu’il existât. Pire : j’en éprouvai une certitude absolue…

Je sentais qu’il y avait là quelque chose de crucial pour moi, et je me résolus à descendre ma vieille machine mécanique du grenier. Je l’installai sur la table de mon bureau, enroulai une feuille dans le cylindre, renvoyai le chariot en début de ligne et me mis à malmener les tiges à caractères avec une violence peu commune. Je n’y étais pas allé aussi fort depuis la mise au propre du livre que j’avais conçu, en classe de terminale, sur la naissance de la philosophie tragique. Le ruban encreur avait du mal à suivre le rythme et je devais régulièrement désenchevétrer les tiges métalliques des lettres tapées. Les mots me venaient beaucoup plus vite que je ne pouvais les encrer sur le papier. Mais je ne fis que m’écarter de mon sujet et m’éloigner de ce sentiment familier qu’avait instantanément fait naître en moi ce qu’on appelait désormais l’affaire «Alain Vincent», et qui me taraudait depuis des semaines. Je dus admettre que je cherchais moins à identifier ce phénomène qu’à me prouver tout simplement, par l’écriture, que j’étais bien moi-même. Or rien, évidemment, dans les quelques lignes que je venais de taper ne me prouvait que c’était bien moi qui avait pensé ce que je venais d’écrire. D’ailleurs, il n’y avait encore aucune pensée noircie sur le papier. Rien que des phrases incomplètes, en attente d’écriture, enchaînées interrompues, illisibles.

Il me serait infiniment plus utile et efficace de chercher cette preuve dans mon environnement. Les livres, les objets, les portraits encadrés aux murs de mon bureau… Un voyage dont je ne m’étais jamais lassé et qui me semblait à présent étrangement dangereux.

Jane m’avait fait le plaisir de croquer au fusain mes auteurs préférés et leurs portraits constituaient l’unique décor du bureau. Il y avait là Malcolm Lowry, bien sûr, mais aussi Georges Simenon, Albert Camus, Arthur Shopenhauer, Friedrich Nietzsche…

J’étais toujours troublé de me retrouver dans leurs trombines. C’était plus fort que Jane, elle ne pouvait s’empêcher d’inclure quelque chose de moi dans le sourire grimaçant de l’un, dans la tignasse ou le pif de l’autre. C’était même un brin inquiétant, surtout avec Nietzsche, que Jane avait croqué fou, emmuré dans le mutisme. Et je me sentais moyennement rasséréné en retrouvant mon propre strabisme sur la face de ce Nietzsche aliéné.

Mais aujourd’hui rien. Je scrutai un à un les regards imperturbables de ces fusains et ne m’aperçus nulle part. Je n’apercevais que Jane, sa patte, son trait, son impertinence.

Mon environnement le plus familier me lâchait donc lui aussi! Je n’avais plus d’autre choix que d’aller me regarder dans une glace et vérifier que le bras gauche de mon reflet se levait bien quand je levais le droit. Qu’il me grimaçait bien quand et comme je lui grimaçais. Je serais la preuve de ma propre existence, couille de dieu!

Arrivé dans la salle de bain, je ne me souvenais plus depuis combien de temps je ne m’étais pas regardé dans une glace, mais le souvenir que je gardais de mon visage n’avait absolument rien à voir avec ce que je voyais à présent. Depuis longtemps, depuis toujours peut-être – de cela au moins j’étais certain – je me sentais plus vieux que mon propre corps, beaucoup plus vieux même. Mais ce n’était pas cela, à présent. Non, en me regardant dans la glace : je voyais un parfait étranger. Et je pris conscience qu’il s’agissait là du phénomène familier, banal et angoissant, que m’avait instantanément inspiré la traque au plagiaire orchestrée par la presse spécialisée contre Alain Vincent. Car il m’était fréquemment arrivé d’éprouver cette étrangeté en me regardant dans une glace avec une insistance suffisante. Et à lire les phrases d’Alain Vincent, comparées aux miennes, j’avais éprouvé la même chose. Cela faisait quelques semaines que je cherchais à mettre le doigt sur ce phénomène, et ce fut un intense soulagement que d’y parvenir enfin. J’en redevins instantanément moi-même.

Je retournai donc incroyablement léger à ma table de travail, pour mettre noir sur blanc ce phénomène et en tirer quelques propos philosophiques.

Je commençai ainsi :

«Alain Vincent ne cédait rien aux accusations de plagiat dont il faisait l’objet. Les éléments à charge retenus contre lui étaient pourtant présentés comme indiscutables par la presse spécialisée. »

Et je m’interrompis là. L’existence de cet Alain Vincent m’indifférant brutalement, maintenant que j’avais identifié le phénomène qui me taraudait depuis que j’avais eu vent de son existence. Il en avait toujours été ainsi, pour moi, avec l’écriture. Pour ma pensée comme pour le sexe chez la plupart : une fois possédé, le sujet convoité perdait toute espèce d’intérêt.

Le lendemain, je cessai de répondre aux lettres de soutien que mes lecteurs m’expédiaient depuis quelque temps déjà. Le plus souvent, on s’offusquait du plagiat dont mes écrits faisaient l’objet. Certaines lettres étaient d’ailleurs proprement délirantes, laissant entendre qu’accepter ce pillage équivalait à accepter l’idée qu’un personnage puisse remplacer son créateur pour écrire son œuvre à sa place. C’était fort réjouissant. Avec Jane, on passait de bons moments à lire ces lettres. Car en réalité je me contrefichais de ces histoires de plagiat. S’il plaisait à cet Alain Vincent de dire en cinq cent mots ce que je pensais en cinq, c’était son affaire.

Et l’affaire retomba, lentement, d’un mois sur l’autre.

Les années suivantes, je me plaisais même, je dois le confesser, à lire les ouvrages d’Alain Vincent. Il donnait de plus en plus dans le court, ramassait ses maigres intuitions en quelques mots assez bien choisis. J’avais le sentiment de lire un disciple. Cela ne m’était jamais arrivé. J’aurais été très ingrat de m’en plaindre.

Quant à moi, j’avais presque totalement perdu le désir d’écrire. Vient le temps où on a tout dit, puis celui où on perd la gourmandise suffisante pour redire ce qu’on a déjà écrit de mille et une manières.

J’entrepris de relire Au-dessous du volcan, de Malcolm Lowry. Sa désespérance sans désespoir me donnait toujours autant d’énergie. Qui aurais-je été si cet homme-là n’avait erré sur terre ?

En pleine lecture, le démon de la tautologie me reprit, et l’écriture se remit à me démanger, à me déranger, comme cela faisait longtemps que cela ne m’était arrivé. Et en commençant le chapitre où le personnage du Consul fait son entrée dans la tragédie – Tout n’est pas entièrement ténèbres ! -, tremblant tellement qu’il doive tenir sa bouteille de mezcal à deux mains, je ne tenais plus en place.

J’écrivis à mon vieil ami Louis Le Guen, archiviste à la Bibliothèque Nationale, pour lui annoncer que je passerais la semaine suivante dans son établissement pour consulter le manuscrit original de mon essai biographique consacré à Malcolm Lowry.

Mon ami Le Guen ne tarda pas à me répondre. Je décachetai l’enveloppe, aussi fébrile que ce jour impensable où les Presses Universitaires de France acceptèrent par courrier mon premier essai :

Mon cher Alain Vincent,

Je craignais que cette affaire de plagiat ne t’ait ébranlé, et je suis heureux de constater qu’il n’en est rien.

L’annonce de ta venue prochaine me laisse à penser que tu t’apprêtes à te remettre au clavier mécanique de ta machine à écrire. Quel engin de torture cette antiquité, tout de même… L’invention du traitement de texte par ordinateur t’aurait-elle échappée? Enfin, tes lecteurs ne s’en sont pas plaint…

Après moult vérifications, je n’ai trouvé dans tes archives le moindre manuscrit consacré à Malcolm Lowry. Je n’étais d’ailleurs pas surpris de faire chou blanc. Tu sais que je suis de tes plus fervents lecteurs. Je n’aurais pu ignorer l’existence d’un tel écrit, même à l’état d’ébauche.

Même si tu m’intrigues fort, je dois te l’avouer, je me réjouis que tu aies un tel projet en tête.

Et j’attends ta venue avec impatience.

Mes amitiés à Jane.

Louis Le Guen 

Je relus une bonne dizaine de fois, non pas la lettre, mais l’entête et l’adresse sur l’enveloppe, le nom.

Je ne rêvais malheureusement pas : elle était bien adressée à Alain Vincent. Et il me fallait bien conclure que le postier avait trouvé également son nom sur ma boîte aux lettres.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s