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Habitués du dimanche. Mr Taine

Roger Martin du Gard (inédit)

J’ai gardé de M. Taine un souvenir ou il y a autant de sympathie, j’allais dire d’affection, que de respect. Et pourtant je n’ai eu avec lui, personnellement, que des rapports de la plus grande banalité. Mais il venait souvent aux dimanches, et beaucoup aussi à Neuilly, où les réunions moins nombreuses étaient plus libres et surtout plus intimes. Je l’observais avec attention, je l’écoutais de même quand il prenait la parole, et je me sentais attiré par des sentiments affectifs vers ce petit professeur discret, paisible, timide sans doute, grave et probe, plutôt triste, et dont le regard fin, qui pouvait, par instants, s’adoucir jusqu’à la tendresse, faisait comprendre que cette tristesse, cet air d’être définitivement résigné à accepter la vie, la société, l’univers et lui-même par surcroît, n’était pas sans rapport avec une pitié compréhensive pour les êtres, pour leurs débats et leurs souffrances, pour la misérable destinée de l’homme.

Dans ces réunions de grands esprits, et de « gens d’esprit », ou le plus grand nombre, à commencer par le maître de céans, ne dédaignait pas d’employer mille petits subterfuges pour attirer l’attention sur soi, pour dévier l’entretien vers un sujet où il était sûr de briller, M. Taine paraissait placé là dans une but d’édification comme l’ilote spartiate, avec cette différence que sa présence faisait moins haïr le vice qu’estimer la vertu.  Je n’ose croire qu’il était modeste, car on le sentait trop lucide pour n’avoir pas conscience de sa valeur, et conscience du bien-fondé des convictions qu’il s’était faites par l’étude et la réflexion. Mais il gardait toujours un maintien discret, une réserve de bon aloi, même quand l’intérêt de la discussion le poussait à se mettre en avant. Ce bon goût, cette crainte de la vedette, ce refus de se faire valoir, me paraissait alors une vertu britannique, ou une attitude intérieure qui avait quelque parenté avec ce que j’imaginais du quant-à-soi des Anglais et qu’il avait dû cultiver pendant son professorat à Oxford. Toujours est-il que ces manières polies, prudentes, modérées et fermement effacées m’étaient profondément sympathiques. Elles donnaient une impression de sécurité. Cet homme mince, sans carrure, et qui pouvait paraître physiquement assez fragile, donnait, par son comportement, l’impression de posséder une santé morale, un équilibre, que de plus vigoureux que lui ne possédaient pas.

Je le revois, attentif, silencieux, avec son regard fin derrière le binocle de professeur, un regard averti et désabusé, plutôt qu’indulgent. Il écoutait les autres, non pas comme quelqu’un qui n’aurait rien à dire, mais comme quelqu’un que sa bonté naturelle empêche d’interrompre ceux qui prennent un si visible plaisir à disserter ; que sa bonté empêche peut-être aussi de troubler l’assurance d’autrui par des remarques qui risquent d’être décourageantes : car il était bien persuadé, je crois, de la vanité de toutes choses, ne se faisant guère d’illusion sur l’homme, n’avait qu’un médiocre espoir dans l’avenir de la civilisation.

J’exagère peut-être en généralisant ce pessimisme, néanmoins, c’était une de ses attitudes les plus fréquentes, et mon souvenir de lui évoque d’abord un homme que l’expérience de la vie a pour toujours attristé, qui ne croit guère aux efforts de l’humanité pour devenir plus intelligente et surtout meilleure. Plus encore que ses paroles et ses objections, son attitude était un refus d’accepter la vision optimiste d’un Berthelot ou d’un Renan sur la toute-puissance de la Science future et l’avènement, par elle,  d’un monde meilleur. Je suppose qu’il était douloureusement incrédule au progrès, persuadé que l’humanité s’agite dans un cercle clos, soumise à l’alternance des vains espoirs et des expériences déconcertantes, et inéluctablement asservie à des instincts égoïstes, féroces et brutaux.

Mais, je ne veux pas noircir ce portrait. J’ai vu rire M. Taine. Je l’ai vu rire quelque fois, je l’ai vu sourire très souvent. Ce moraliste pessimiste, revenu de toutes les illusions, était aussi, certains jours, un promeneur curieux, ironique et gai, qui ne refusait pas de s’amuser au spectacle du monde. Alors un éclair de malice s’allumait derrière le binocle,

M. Graindorge souriait d’avance aux anecdotes que M. Taine s’apprêtait à conter. Très finement, avec une sorte de gourmandise pour le ridicule de la vie courante, le cocasse des contrastes, les absurdités qu’offre la société, les contradictions que renferme un même esprit, il tenait son auditoire sous le charme de sa parole, parce que, si mordant que pussent être les traits de sa satire, on y sentait toujours un grand fond d’indulgence, et, dans la dérision, une absence totale d’amertume personnelle. Il semblait dire : « Comme l’homme est un animal étrange, imprévisible, et que ses travers sont instructifs pour qui sait voir ! ».

Souvent aussi, je dois dire, il prenait la parole pour contredire une assertion historique ou philosophique. Il le faisait toujours très courtoisement, sans jamais élever la voix, avec des gestes calmes, précis, gracieux, presque féminins. Sa sureté m’étonnait toujours. Dès qu’il abordait les sujets sérieux, on le sentant maître de lui, et possesseur, déjà d’une doctrine. Il enchainait ses déductions avec une habileté de maître avocat. Il plaidait un dossier. Il avait alors une force persuasive qui agissait, me semble-t-il, sur toutes les intelligences, capables pourtant de le prendre en défaut de lui tenir tête. En général, on le contredisait assez peu, et très prudemment. J’ai toujours eu l’impression qu’il avait le dernier mot, par l’effet conjugué de sa certitude intérieure et la précision de ses arguments. Il paraissait proprement imbattable sur les terrains qui étaient ceux de ses recherches. Et rarement il s’aventurait sur les autres.

Mais ce côté professoral de M. Taine n’est pas celui que je retiens avec le plus de plaisir. Il me charmait surtout dans ses digressions psychologiques, quand il s’échauffait de son propre amusement et brossait, par petites touches, un portrait, que ce fut celui d’un homme du XVIIe siècle ou celui de quelque contemporain. Il excellait, dans ce jeu, à montrer les éléments contradictoires qu’assemble en général tout être vivant, et à souligner, tour à tour, dans le même homme, la créature de chair, passionnée, faible, vulgaire et basse parfois, et l’être d’élection, prédestiné aux grandes influences sur son temps et dont le rayonnement glorieux ne soit pas faire oublier les déficiences.

Il était, à cette époque, enfoncé dans ses Origines de la France contemporaine, dont plusieurs tomes étaient édités. La plupart de ses grands livres étaient parus. Il était académiciens depuis plusieurs années déjà.

Ma tante l’aimait beaucoup, mais le plaisantait volontiers sur sa vie « de trappiste », sa jeunesse trop studieuse. Il est vrai qu’il ne s’était guère mêlé à la vie. Je ne sais rien de son adolescence, mais je suis sûr qu’elle n’a pas été tumultueuse et que les aventures y furent rares[1]. Quand je l’ai connu, on sentait le célibataire rangé, qui vit entre ses fiches et ses livres, redoute de sortir le soir, et se refuse à toutes les invitations. Il devait se coucher de bonne heure. Je l’ai vu parfois, l’été, venir déjeuner à Neuilly, mais je ne me souviens pas que ma tante eut jamais su le décider à rester dîner rue de Fleurus. Par habitude, par manie de vieux garçon, je crois, beaucoup plus que par timidité ou crainte de se trouver dans le monde. Car il était capable d’y briller avec humour.

Je me souviens d’un dimanche à Neuilly, dans le kiosque, ou je ne sais plus quel jeune étourdi s’était permis quelques [ironies] faciles (Léon Daudet peut-être ?) sur M. Taine, qu’il avait appelé un « maître-cuistre ». « Si vous aviez fréquenté tant soit peu la province, répliquât vivement l’oncle Éric, et connu de vrais cuistres, vous ne parleriez pas ainsi de M. Taine. » Il y eut un silence. Alors on entendit la voix nette de tante Ma, penchée vers son voisin : « Chambost a raison. Pour apprécier vraiment M. Taine, il faut connaître M. Brunetière… »

[1] Note du manuscrit : « Pourtant, il avait voyagé, et lorsqu’il parlait de l’Europe et de ses problèmes, il avait, sur les peuples voisins de la France, des idées précises, personnelles, et qui devaient être exactes. Ce myope était un bon observateur ».

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